Pendant treize ans, Ann Ray a documenté l'extraordinaire carrière de l'iconoclaste britannique Alexander McQueen, sans jamais divulguer une seule photo.

Ann Ray, Disappearance, 2010. Avec l'aimable autorisation de Barrett Barrera Projects

Pablo Picasso recommandait sagement : « Apprends les règles comme un professionnel afin de pouvoir les briser comme un artiste » – un conseil suivi par Lee Alexander McQueen (1969-2010) et sa collaboratrice de longue date, la photographe française Ann Ray, connue également sous le nom d'Anne Deniau. Entre 1997 et 2010, elle a travaillé avec le créateur britannique qui a bouleversé le monde de la mode, concevant quelque 32 000 photographies, planches contact et tirages vintage, dont la plupart n'ont encore jamais été présentés au grand public.

« Pendant treize ans, je n'ai jamais donné une seule photo à quiconque. Après la disparition de Lee, je me suis adressée à lui en ces termes : "Bon, c'est mon travail. Tu savais ce que tu faisais. Je suis aux commandes maintenant"», dit Ray, qui a désormais compris le sens de cette collaboration singulière. « Mes archives sont à la fois tangibles, des tirages et des négatifs, mais aussi intangibles : c’est-à-dire mon expérience et mes souvenirs. Je dois être très prudente et m'assurer que son héritage est transmis dignement. Ces photographies appartiennent à l'histoire. »

Ann Ray, Secret, Interrupted, 1998. Avec l'aimable autorisation de Barrett Barrera Projects
Ann Ray, Savage, Givenchy Couture, 1997. Avec l'aimable autorisation de Barrett Barrera Projects

Aujourd'hui, plus de dix ans après la mort tragique du créateur (il s'est suicidé le 11 février 2010), Barrett Barrera Projects, l'une des plus grandes collections privées au monde de vêtements et autres créations éphémères de Lee Alexander McQueen, a acquis les archives photographiques de Ann Ray prises dans l'un des ateliers les plus révolutionnaires de notre époque. Cela permet au Barrett Barrera Projects de raconter une histoire plus riche sur McQueen, et célébrer la teneur artistique de son travail.

Libérons-nous

L'amour de Ann Ray pour la photographie date de son enfance en France. « Mon père nous prenait en photo et nous filmait, et très tôt, j’ai participé au montage avec lui », se souvient-elle. « Ce que je trouvais fascinant, c'était la relation entre la photographie et le temps, la capacité à capturer quelque chose de spécial, de beau ou d'effrayant et à l'immortaliser et le montrer. J'aime apprendre, acquérir les techniques puis expérimenter et repousser les limites pour me libérer. Si vous savez comment faire les choses, vous pouvez vous les approprier. »

Ann Ray trouve une forme de liberté en 1996, lorsqu'elle se marie, déménage à Tokyo et quitte son emploi de consultante en stratégie pour alors se consacrer à la photographie. « Nouveau nom, nouvelle vie, nouveau pays. Je me rapprochais de mon vrai moi. »

Au Revoir, 2010. Avec l'aimable autorisation de Barrett Barrera Projects

Fascinée par la culture japonaise, qui ne crée pas de hiérarchie artificielle entre art et artisanat, elle commence par photographier l'art du kimono. Travaillant avec des personnes considérées comme des « trésors nationaux en vie » par le gouvernement japonais, elle pénètre dans le monde hermétique des artistes textile. Parallèlement, elle suit de près la communauté des expatriés français et apprend que John Galliano, alors designer chez Givenchy, va venir à Tokyo.

« C'était un peu comme un conte de fées », se souvient-elle. « Ils l'ont emporté à Paris et l'ont montré à John Galliano. Il m'a écrit une lettre disant “Votre travail est étonnant” et m'a invitée pour photographier son défilé parisien à l'été 1996. Puis Galliano a rejoint la maison Dior et un jeune anglais est arrivé chez Givenchy : Alexander McQueen. »

Beauté sauvage

Dernier-né en 1969 des six enfants d'un chauffeur de taxi et d'une professeure de sciences sociales à Londres, Lee Alexander McQueen abandonne l'école à l'âge de 16 ans pour devenir apprenti chez Anderson & Sheppard sur Savile Row, les tailleurs du prince Charles. Il retourne à l'école à 21 ans pour passer sa maîtrise au Central Saint Martins College of Art and Design ; c’est à cette occasion que la célèbre journaliste de mode Isabella Blow lui achète toute la collection présentée pour sa maîtrise en 1992, intitulée de manière provocante « Jack the Ripper Stalks His Victims » (« Jack l'Éventreur traque ses victimes. »)

Ann Ray, Cycle, 2006. Avec l'aimable autorisation de Barrett Barrera Projects

La même année, McQueen lance sa propre marque et gagne rapidement le titre d'« enfant terrible » pour son approche audacieuse de la création de mode. Il a tâté le terrain avec des collections inspirées du film Taxi Driver de Martin Scorsese et des Oiseaux d'Alfred Hitchcock, avant de sortir le grand jeu avec la collection Highland Rape de 1996, qui évoque l'assaut britannique sur l'Écosse entre 1750 et 1860. Au milieu de la tempête médiatique, McQueen est nommé designer en chef de Givenchy, ce qui horrifie le fondateur Hubert de Givenchy. McQueen qualifie l'homme de 70 ans de « non pertinent » et prend sa suite.

Mais dans l'atelier, les choses sont bien différentes. Ann Ray passe deux semaines avec McQueen tandis qu’il prépare son tout premier défilé à Paris, en tant que premier styliste invité à l'École des Beaux-Arts. À cette époque, Ann Ray a gagné le respect de McQueen, en partie grâce à son engagement professionnel.

Ann Ray, Art and Craft, 2000. Avec l'aimable autorisation de Barrett Barrera Projects
Ann Ray, Insensé, 1998. Avec l'aimable autorisation de Barrett Barrera Projects

« Ce qui m'a étonné, c'est que Lee McQueen ne parlait pas français et que le Premier de l'atelier ne parlait pas anglais, mais ils devaient travailler ensemble pour produire une collection de haute couture et ils se comprenaient parfaitement », explique-t-elle. « Nous avons vu arriver Lee McQueen, un jeune rebelle britannique, mais lorsqu'il était au travail, c'était le silence immédiat. Il prenait un morceau de tissu et créait quelque chose directement sur le modèle. La seule chose que l'on pouvait ressentir c’était un immense respect. »

Un rendez-vous

En septembre 1997, le mari de Ann Ray est muté à Londres. « Dès que je suis arrivée, j'ai posé ma valise et je suis allée au studio de McQueen. Il m'a demandé d'assister aux défilés et de passer au studio quand je le voulais. »

McQueen conclut un accord de partenariat : des vêtements en échange de photographies. « C'était un rendez-vous régulier. J'arrivais tôt aux défilés et il me montrait tous les vêtements, en commentant chacun d’eux. C'était comme si un musicien jouait sa partition. Ensuite, j'étais dans ma bulle à travailler. J'apportais les planches contact dans son atelier et nous les regardions ensemble. Puis je retournais à mes autres activités jusqu'à la fois suivante. »

Ann Ray, Inside, London II, 2000. Avec l'aimable autorisation de Barrett Barrera Projects

McQueen finit par décider qu'Ann Ray serait la seule autorisée à réaliser son portrait. « Je travaillais à l'époque avec de nombreux procédés photographiques du XIXe siècle, comme les cyanotypes, que Lee appelait “l'épure”. Il y avait un portrait en cyanotype de lui qu'il voulait. Il m'a demandé combien de versions différentes je pouvais faire, et je lui ai répondu, autant que je le souhaitais. Il m'a alors demandé si je pouvais lui en apporter quelques-unes le lendemain. »

« J'ai passé la nuit à travailler environ 25 versions différentes, et le matin, je suis allée au studio et je les ai étalées sur le sol. Nous étions tous les deux souriants. Lee m'a appris que si vous devez faire quelque chose, faites tout ce que vous pouvez pour le matérialiser. Ne jamais penser que c'est trop compliqué. Juste trouver un moyen. »

 

Par Miss Rosen

Miss Rosen est une journaliste basée à New York. Elle écrit sur l'art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres, des magazines, notamment TimeVogueAperture, et Vice.

 

Ann Ray, Insensé IV, 1998. Avec l'aimable autorisation de Barrett Barrera Projects

 

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