Dans « Santa Barbara », le dernier projet de Diana Markosian, la photographe revient sur une décision de sa mère, qui a bouleversé sa vie: s'installer en Californie après l'effondrement de l'URSS.

Diana Markosian, Mom and David, de « Santa Barbara », 2019 © Diana Markosian, avec l'aimable autorisation de l'artiste

Sept décennies après la révolution d'Octobre, l'Union soviétique est au bord de l'effondrement : des troubles menacent alors une nation autrefois solide, qui s'était hissée au rang de puissance mondiale. Moscou perd tout contrôle et le pays s'effondre ; dix Républiques font sécession au cours du dernier trimestre de l’année 1991, juste avant Noël. Faute de pays à gouverner, le président Mikhaïl Gorbatchev démissionne.

En un instant, le monde de la photographe Diana Markosian, née à Moscou en 1989, est bouleversé. Le rêve de ses parents se disloque et leur doctorat ne peut les sauver d’une économie moribonde. Enfant, Diana Markosian, avec son frère, ramasse des bouteilles dans la rue pour pouvoir acheter du pain. Son père peint des poupées russes qui sont vendues aux touristes sur la Place Rouge. Mais le stress engendré par la précarité finit par briser le mariage : « La tristesse de ma mère semblait signifier : “quelle vie…” », se souvient Diana Markosian.

Diana Markosian, Svetlana and Eli, de « Santa Barbara », 2019 © Diana Markosian, avec l'aimable autorisation de l'artiste
Diana Markosian, A Call to America, de « Santa Barbara », 2019 © Diana Markosian, avec l'aimable autorisation de l'artiste

Le 2 janvier 1993, le déclic arrive d’une manière inattendue. Le feuilleton Santa Barbara, achevant ce mois-là dix années de diffusion, va devenir la toute première émission de télévision américaine diffusée en Russie. La jeune Diana est fan de cette série qui relate les intrigues du clan Capwell, illustration du faste et du glamour de la Californie du Sud des années 1980.

Mais pour Diana Markosian, ces images d’opulence sont un signe qu’elle et sa famille n’ont pas leur place en Amérique. Ainsi, leur déménagement quelques temps plus tard dans le vrai Santa Barbara est un choc. Il intervient après que sa mère décide de se remarier avec un Américain, d’émigrer aux Etats-Unis, et offrir une meilleure vie à ses enfants.

Diana Markosian, The Arrival, de « Santa Barbara », 2019 © Diana Markosian, avec l'aimable autorisation de l'artiste

Les fantômes du passé

Propulsée dans un univers qui lui donne l'impression de vivre dans une émission de télé, Diana Markosian peine alors à digérer tous ces changements. Vingt ans plus tard, elle propose une nouvelle exposition et un livre, Santa Barbara, qui revient sur son expérience.

« Au départ, ce projet n’en était pas un, j’étais simplement dans la découverte. J'apprenais des choses sur ma mère, je commençais à comprendre sa version, le cheminement de notre immigration en Amérique », se souvient Diana Markosian. « Un épisode douloureux. Je n’arrive pas à imaginer qu’il s’agit de mon histoire. Comment y parvenir ? Comment aimer ma mère à travers ce prisme ? »

Diana Markosian, A New World, de « Santa Barbara », 2019 © Diana Markosian, avec l'aimable autorisation de l'artiste
Diana Markosian, First Day at Work, de « Santa Barbara », 2019 © Diana Markosian, avec l'aimable autorisation de l'artiste

Pour donner un sens aux personnages, à l'intrigue et au drame qui règnent dans sa série de photographies, Diana Markosian a oscillé dans un espace liminal, entre art et artefact, en rassemblant des mises en scène, des images de films, des photographies de famille, accompagnés d’un scénario écrit en collaboration avec Lynda Myles, l'une des scénaristes à l’origine de la série Santa Barbara.

De l'autre côté du miroir

Santa Barbara , le livre de Diane Markosian, se déroule comme Alice au pays des merveilles : traversant le miroir pour pénétrer dans un monde étrange et inconnu. Diane Markosian se souvient avoir eu le sentiment de vivre dans un univers imaginaire. « J'avais l'impression que c'était ça l'Amérique : que les gens étaient si cultivés qu’ils mangeaient leur pizza avec un couteau et une fourchette, comme ma mère nous l'avait appris, parce que c'est ce que faisaient les Américains », dit-elle. « C’était cette différence culturelle que nous projetions sur l’Amérique, au-dessus de nous, convaincus que nous n'allions jamais pouvoir nous mêler aux Américains. »

Diana Markosian, A New Life, de « Santa Barbara », 2019 © Diana Markosian, avec l'aimable autorisation de l'artiste
Diana Markosian, Eli’s House, de « Santa Barbara », 2019 © Diana Markosian, avec l'aimable autorisation de l'artiste
Diana Markosian, The Disappointment, de « Santa Barbara », 2019 © Diana Markosian, avec l'aimable autorisation de l'artiste

Mais strass et paillettes finissent par se ternir et s'estomper, révélant les réalités plus complexes d'une nation bercée par le fantasme du rêve américain, et le prix à payer d’une telle naïveté. Diana Markosian se débat aujourd’hui avec le prix qu’elle aussi a dû payer : la perte de son père, de sa culture, et de sa famille en Arménie.

« J'ai grandi avec une femme qui a tout sacrifié pour cet idéal », explique-t-elle, consciente qu'elle ne saura jamais ce qu'aurait pu être sa vie si elle était restée dans son pays. Santa Barbara donne à Diana Markosian l'occasion non seulement de revisiter son passé, mais aussi de le voir à travers les yeux de Svetlana, « une femme qui a eu le courage de rebattre les cartes pour nous tous. »

 

Par Miss Rosen

Miss Rosen est une journaliste basée à New York. Elle écrit sur l'art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres, des magazines, notamment Time, Vogue, Aperture, et Vice.

 

« Diana Markosian : Santa Barbara », du 3 juillet au 12 décembre 2021, San Francisco Museum of Modern Art, 151 3rd St, San Francisco, CA 94103, USA. Plus d’informations ici.
 

Publié par Aperture, $65.00. Disponible ici.

 

Diana Markosian, Mom Alone, de « Santa Barbara », 2019 © Diana Markosian, avec l'aimable autorisation de l'artiste
Diana Markosian, Mom by the Pool, de « Santa Barbara », 2019 © Diana Markosian, avec l'aimable autorisation de l'artiste

 

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