Le photographe Jean-Christian Bourcart a réuni une sélection des photographies écartées par la Farm Security Administration, l’organisme américain chargé d'aider les fermiers les plus pauvres touchés par la Grande Dépression, et qui en 1937 engagea plusieurs photographes - dont Dorothea Lange et Walker Evans - pour témoigner de la détresse de la population rurale aux Etats-Unis. Son travail, disponible en format NFT, interroge l’acte même d’éditer des images.

© Farm Security Administration I Library of Congress

Comment cela a commencé, je n’en suis même plus sûr. Juste de la curiosité, je crois. Je vagabondais en ligne dans les archives de la librairie du congrès américain, et comme j’arrivais à la célèbre collection de la Farm Security Administration, je découvrais sidéré les premières photos trouées. Une série sur une truie allaitant sa progéniture et puis juste après deux jeunes garçons, un accroupis, l’autre débout, le poinçon à la hauteur du sexe et puis une femme et sa fille assises gracieusement dans un parc, avec le poinçon au milieu d’elles, plutôt en bas. Plus loin des paysages somptueusement vides avec l’énorme soleil noir du poinçon qui irradiait insolemment l’Amérique en train de s’inventer.

Je connaissais l’histoire du directeur du projet qui faisait des trous dans les négatifs des photos qu’il ne jugeait pas digne d’être exploitées, mais guère plus. Rien ne m’avait préparé au choc esthétique que ces photographies mutilées me procuraient. Je commençais à fouiller compulsivement les dizaines de milliers de photos, et à en sélectionner certaines, qui me plaisaient par leur intérêt esthétique ou par leur étrangeté, et celles pour lesquelles je ne pouvant pas croire que l’emplacement des poinçons soit complètement aléatoire. Je me disais que trop de cœurs, de gorges et de régions basses étaient « touchées » pour être du simple hasard.  

© Farm Security Administration I Library of Congress

Toute personne un tant soit peu concernée par la photographie et son histoire sait à quel point cette production qui dura de 1936 à 1944 est une des pierres d’angle de la tradition documentaire et par extension du photojournalisme. Lancé par Roy Stryker, responsable du département information de la FSA, cette grande campagne photographique menée sur l’ensemble du territoire voulait documenter les conditions de vies des Américains pendant la grande dépression ainsi que l’action du gouvernement pour les améliorer. Elle en vint à couvrir bien beaucoup d’aspect de la société américaines. Les photographes engagés furent parmi les plus importants de cette époque, entre autre Walker Evans, Dorothea Lange, Gordon Parks, et quelques icones incontournables furent produites à cette occasion.

Ma sélection – ou tout du moins sa partie la plus problématique - m’apparaissait  comme un énorme lapsus visuel. Il semblait s’en échapper un désir de nuire, de blesser, des tendances pédophiles, une perversion scopophilique. Comment objectivement décider si Stryker avait consciemment tué symboliquement les pauvres gens représentés ou était-ce ma propre projection, mon ombre qui apparaissaient là comme un nez manquant au milieu du visage ?  Aurait-il fallu comparer le nombre de photographies avec une personne «touchée» avec le nombre de photographies poinçonnées ailleurs que sur la personne? Ou tout autre savant calcul de probabilité de la position du trou sur la surface de la photographie comme on essaie de prévoir le mouvement des électrons autour du noyau? Notre croyance dans le pouvoir magique des images n’est pas très loin de ce qu’elle devait être du temps des cavernes. Essayez donc de brûler un portrait d’un être cher, pour voir qu’est ce que cela vous fait! Une autre façon de décider qui, entre Stryker et moi est le pervers refoulé était de chercher dans ses positions politiques, dans sa vie privée, dans ses rapports avec les photographes qu’il embauchait quelques indices de dérèglement moral.

Nous savons que les photographes se sont abondamment plaints de cette pratique dictatoriale d’autant plus qu’elle semblait aléatoire et il l’a abandonnée sous leur pression en 1939. D’ailleurs dans les derniers temps, les poinçons devinrent plus petits et plus périphériques, comme si peu à peu il lâchait du terrain. Nulle part, à ma connaissance trouve t-on un commentaire de l’intéressé lui-même sur cette pratique ou sur ses critères de sélection.  Il poinçonna à profusion certain photographes, et d’autres pas du tout. Entre deux photographies semblables aucune raison apparente lui fait sacrifier une plutôt que l’autre. Si rien dans sa vie privée ou dans sa psychologie peut justifier cette brutalité symbolique, nous pourrions chercher du cotéde l’inconscient collectif de son époque et replacer cette série de photographies dans un contexte plus large des relations de la fabrication des images. Nous connaissons bien les relations incestueuses de la photographie et du colonialisme qui accouchèrent d’un Autre, remarquable et bien évidemment inférieur malgré, ou à cause de son étrangeté folklorique ou de sa physionomie. Ce qui est étonnant dans la série qui nous concerne ici, c’est la combinaison des deux éléments : la bonne intention de la FSA pour améliorer les conditions de vies des populations avec la brutalité d’un geste qui en révèle plus qu’il ne l’aurait voulu.

© Farm Security Administration I Library of Congress
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Pour moi les poinçons mal placés de Stryker, c’est un très gros punctum qui pointe vers cette société qui instrumentalise ses pauvres pour leur faire faire des guerres aux motifs fallacieux, pour leur faire manger de la merde conditionnée, pour leur faire oublier à quel point on leur vole leur santé et leur dignité. Le gros trou noir de Stryker, c’est le blind spot du rêve américain, une société anale pour qui le fric est la valeur reine. C’est le A majuscule de l’Amérique qui est tombé dans le gouffre entre les classes sociales, au milieu de la représentation, et qui se transforme en petit a lacanien ; ce qui manque toujours. C’est la carotte qui va faire trimer les employés des usines Ford- à la chaine, comme les bagnards enchainés. Ce sont les gens dans les barres d’immeubles à perte de vue des banlieues glauques et sinistres autour desquelles les flics tirent à vue sur des hommes désarmés, ce sont les animaux élevés en batterie qui fonctionnent comme des camps d’extermination. C’est Walt Disney et Ford qui soutiennent le nazisme naissant, c’est la répression continue sournoise et perverse contre la population afro-américaine à peine libérée de l’esclavage, c’est l’incarcération massive de plus de  2 millions de citoyens, c’est la politique de soutien massive aux dictatures sanglantes, ce sont les milliers  d’enfants violés par les prêtres donneurs de leçons de morale, ce sont les mensonges du gouvernement et le silence des médias pour lancer des guerre injustifiée,  c’est Monsanto  qui suit en justice les agriculteurs qu’elle a ruinés, c’est l’hypocrisie d’une société de plus en plus inégalitaire où la démocratie a perdu la guerre contre les mafias des trusts réfugiés dans les paradis fiscaux. 

© Farm Security Administration I Library of Congress
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Ne vous méprenez pas, je ne suis pas un moraliste. Je ne parle pas du dehors de cette histoire. Je sais que je ne peux même plus évaluer l’ampleur de mes privilèges. Je connais en moi la violence compulsionnelle, sourde et aveugle qui assaille mes velléités compassionnelles. Je reconnais les sentiments racistes qui hantent les limbes de ma conscience de vieux blanc bourgeois. Ce que les trous de Stryker révèlent, c’est la folie de tous les jours d’un fonctionnaire ordinaire sujet à des instincts violents et qui les désavouent. C’est la folie ordinaire, l’interminable détresse psychique qui caractérise tout humain dans une société excessivement axée vers la production, vers la rationalisation, vers la domination.

Heureusement, il n’y a pas que des trous mal placés dans cette histoire. Certains semblent juste là, anachroniques, perdus, ou comme pour signaler une certaine image pleine de poésie, de douceur, pour souligner un regard en coin, l’ombre d’un geste suspendu, un jeu graphique du plan et de la forme – inversion bénigne de ce qui désigne pour extraire à ce qui désigne pour sélectionner. Certains poinçons semblent être le point d’attention des personnes photographiées. D’autres se baladent d’une photographie à l’autre comme un gros ballon farceur ou une bulle de savon noir ludique. En déterminant ce qui ne doit pas être montré, les poinçons de Stryker activent notre instinct scopophiliques. 

© Farm Security Administration I Library of Congress
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Les photographies poinçonnées fonctionnent aussi comme un envers d’une scène regardée à travers le trou de la serrure. Le noir du trou est au centre et la scène représentée autour. Le regard est attiré vers le trou où nous ne voyons rien sinon la profondeur du cosmos sans fond et sans image, ou tout autre chose que nous voulons bien imaginer. Le trou peut aussi être considéré comme le soleil noir autour duquel s’organise le monde. Il peut être lu comme la représentation du pouvoir central, l’autorité absolue - le roi soleil, l’état c’est moi. Et puis, il y a l’équivalence œil-soleil, l’œil omniprésent du pouvoir, comme  une anticipation, une prémonition de notre monde sous contrôle, avec des cameras de surveillance partout et des ordinateurs de l’état qui violent nos vies privées. L’homme par ses actes peut perfectionner le monde, mais pas lui même. Il demeure aussi primitif avec ses instincts et ses désirs. Stryker est un Docteur Folamour en puissance.

Vous me direz que J’y ai mis beaucoup de choses bien diverses dans les trous de Stryker - comme une nécessité à combler leur béance sémantique, à justifier leur sauvagerie indicielle – et c’est bien de cela dont il s’agit. Il y a là une infinité de possibilités d’interprétation comme s’il s’agissait d’une immense tache de Rorscharch.

© Farm Security Administration I Library of Congress

Ces trous et ce qu’ils racontent sont à la fois extrêmement simples et follement complexes. Ils sont comme des  hiéroglyphes d’une langue si primitive qu’elle reste indéchiffrable, comme un roman noir où vous êtes sans cesse entrainé vers une autre piste. On peut imaginer beaucoup, puis s’ennuyer de tant de spéculation et revenir à l’évidence de la trace d’un geste ni plus ni moins conscient que la majorité des gestes que nous faisons à chaque instant. La fascination viendrait alors de l’impossibilité de conclure.

Par Jean-Christian Bourcart

Jean-Christian Bourcart pratique la photographie, l’écriture et la vidéo. Il est franco-américain, sans résidence fixe. Il a reçu le prix Niepce, le prix Nadar, le prix du Jeu de paume, le World Press Award. 

 

UN NFT a été créé à partir des photographies de cette série. Il est disponible ici sur la plateforme Foundation. C’est le premier NFT créé à l’occasion des Rencontres d’Arles.

Plus d’informations sur Jean-Christian Bourcart ici.

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