Le photographe Théo Giacometti a documenté les fêtes post confinement dans la cité phocéenne. Une immersion brute dans sa vibrante scène artistique.

En plein cœur de l’été, après deux années de confinements et couvre-feu successifs, à Marseille comme ailleurs, la nuit se repeuple de créatures affamées de musique et de danse, de fête, de verres qui tintent et de cigarettes allumées. On en oublie un peu les masques.

La route est poussiéreuse et s’enfonce dans la forêt. Je roule comme ça depuis une vingtaine de minutes, en suivant cette fourgonnette pleine d’autocollants de marques de skate ou de festivals. Il est un peu plus d’une heure du mat et je suis sobre. 

 © Théo Giacometti pour Blind
 © Théo Giacometti pour Blind

Je voulais mettre de la musique dans la caisse, pour me chauffer un peu le sang, mais le lecteur ne lit pas mon téléphone et il n’y a que France Inter qui passe. Une émission autour de Platon et du temps. Pas très rock’n’roll. 

Il faut se rendre au point GPS communiqué une heure avant par message. J’ai déjà fait une quarantaine de bornes. Mais là plus de signal. Les mecs devant moi s’arrêtent. Quatre bonhommes, cheveux longs, pompes Quechua défoncées et canettes de 8.6 à la main viennent me demander si je connais la route. À côté d’eux, j’ai l’air d’un jeune premier. 

 © Théo Giacometti pour Blind
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Un mec s’arrête pisser sa bière, j’en profite pour sortir mon appareil photo. On continue sur ce chemin de terre encore quelques kilomètres, puis au milieu de la nuit, dans un virage au pied d’un pin tordu, un type m’arrête et me fait signe de baisser la vitre: « Gare toi là, et sers à gauche que tout le monde puisse passer ». « Okay », je suis pas là pour faire des manières. 

Je me joins à la cohorte chancelante et bruyante qui continue à pied sur le chemin. La lune est pleine et éclaire les pins parasol et les oliviers. Quelques étoiles se débattent dans le ciel trop clair de juillet. Le vent est chaud et j’entends déjà au loin, le boum boum qui va rythmer les prochaines heures. Sur une plate-forme en béton dominant toute la vallée, au milieu de rien, quelques mecs branchent des câbles au groupe électrogène et se roulent des clopes. La nuit ne fait que commencer. 

 © Théo Giacometti pour Blind
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Ici, pas de videur, pas d’entrées à payer ou de dress code. Une paire de baffles sur des pieds bancals, des DJs chauds comme l’été, un ciel étoilé, des mecs qui se ramènent de toute la région, et au loin, les lumières de Marseille. La musique commence à monter. Il y a ceux qui sont là pour danser. Devant les enceintes, ils sont déjà loin de nous. Ceux qui ont à faire se calent peinards dans un coin pour mélanger Coca et whisky dans une bouteille de Cristalline. Il y a ceux qui s’embrassent en plein milieu, ceux qui aimeraient bien et ceux qui sont déjà affalés dans l’herbe. On se croirait dans un film de fin du monde. La société se serait effondrée et il resterait quelques fous qui, dans la forêt, invoqueraient le Salut en dansant au rythme des basses et des scratchs de platines. Partout autour, la forêt et les collines de Pagnol: un berger pourrait passer avec son âne ou son troupeau de chèvres. Mais les lumières bleues, roses et vertes commencent à palpiter, la fumée monte dans le ciel. Ça sent la weed et la garrigue. Le ciel, un peu couvert, se teinte des lumières de la ville et passe du jaune au orange brumeux. Une putain de nébuleuse dansant au bord de l’Univers. C’est beau, non ?  

 © Théo Giacometti pour Blind
 © Théo Giacometti pour Blind
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On discute un peu en se gueulant dans l’oreille. Je ne comprends pas tout. Certains sont contents de refaire la teuf cet été, d’autres n’ont jamais arrêté. Antoine a fait toutes les teufs organisées par le collectif. Plus quelques-unes en Ardèche et vers Perpignan. Les gros festivals lui manquent. On est moins nombreux. Mais la nuit n’a pas cessé de battre ici. Elle s’est simplement cachée, et s’est faite un peu plus discrète. 

Les heures passent. Devant une enceinte, je vois un grand type, casquette de hipster et banane autour de la poitrine, le regard fixe et une cicatrice sur la joue. Il n’a pas bougé depuis que je suis arrivé. Derrière lui, une fille semble filmer toute la soirée sur son téléphone, même quand tout le monde autour saute en levant les bras, aux ordres du Dieu DJ. Ça fait du bien de voir des gens s’oublier. « Bien sûr on est là pour s’évader », me répète un type aux cheveux longs planqués sous un bob. Il porte un maillot de l’OM et s’enfile des grandes lampées de pastis dans une bouteille en plastique. Une fille me regarde. Elle est belle. Et a l’air complètement perdue derrière ses lunettes de soleil. Elle vient me voir pour me demander du feu. Je la regarde en me disant qu’elle n’arrivera jamais à allumer sa clope. Elle me rend mon briquet et repart danser. Elle reviendra deux fois dans la nuit, à chaque fois en me tapant sur la poitrine du bout des doigts pour me dire qu’elle veut fumer.

 © Théo Giacometti pour Blind
 © Théo Giacometti pour Blind
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Les gens sont là pour se marrer. Ça fait des tours de caisse, ça s’emballe dans les bois, ça fume quelques pétards sous les étoiles et ça repart en transe devant l’ampli. Tout le monde se mélange sans se poser de questions, du punk à chien qui descend des canettes au bobo sapé qui se tape des rails avec ses copines blondes en robes moulantes. Rien n’est important tant que la nuit est là, que les corps se frottent et se touchent, que les bouteilles se vident et que la musique résonne, encore un peu plus fort. On est loin, très loin dans la galaxie, pas de virus ici. Allez, vas-y, monte encore le son!

Ailleurs, d’autres soirs, d’autres nuits, ça danse toujours. Les marseillais retrouvent enfin leurs lieux de l’été, sous le soleil de juillet qui ne veut jamais dormir. Il fait chaud, on s’habille pas trop, mais on est content de se noyer dans la foule, après présentation de son test PCR. On se demande, t’es vacciné toi ? Tu sais si on peut faire un test sur place à la soirée ? On est là tôt, pour ne rien rater.  Je croise Jack, l’organisateur. « Pas facile d’organiser des soirées cet été. Les collectifs, DJ, salles et autres restent sur la réserve. Ils attendent le dernier moment. On vient de nous annoncer la mise en application du pass sanitaire. On sait pas si on va continuer, c’est la merde. On a moitié moins de monde que la semaine dernière. Ils viennent de nous tuer ».

 © Théo Giacometti pour Blind
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En attendant, on veut tout, maintenant. Retrouver les potes, prendre des nouvelles de ceux qu’on a pas eu l’occasion de revoir, goûter enfin la nouvelle salade de poulpe du food-truck à la mode, se prendre dans les bras, danser comme des cons en sautant sur des rythmes festifs, cracher sa fumée au ciel en fermant les yeux, les pieds ancrés dans le sol et poser les mains sur la taille de sa copine pour la coller contre nous. Caro a invité sa copine bretonne. Elle est à Marseille pour quelques jours, et se descend quelques pintes sur le toit-terrasse - le son est bon ce soir, et on a besoin d’air.

 © Théo Giacometti pour Blind
 © Théo Giacometti pour Blind

Dans les lieux branchés aussi, on lutte contre l’isolement des derniers mois. Les trentenaires en mal de contact physique et de séduction viennent montrer leur nouveau t-shirt, le masque poliment accroché au coude pour écouter le dernier DJ en vogue faire des envolées rythmiques. Moi j’ai la dalle et j’admire le style faussement détendu des créatures bronzées qui se trémoussent devant moi, l’air de rien, mais bien assortis et élégants. Tu veux un conseil ? Cet été, c’est chemisette à motifs colorés, bob vintage, short léger et baskets blanches sans chaussettes. Je parle des sudistes bien sûr, les parisiens sont plutôt sur de la chaussette haute bariolée et les converses. Le dancefloor, cette nouvelle lutte des classes. 

À chaque nouvelle chanson ça lève les verres de vin en plastique vers le ciel, pour célébrer la vie qui coule à nouveau dans les veines après une semaine de télétravail et de réunion Zoom. Mais sans trop laisser trainer son verre quand même. On repart en fin de soirée, les uns derrière les autres, un peu saouls, en passant devant l’interminable queue des chiottes. Une fille trébuche dans l’escalier, et fait tomber sa clope électronique. Ah, revivre enfin !

 © Théo Giacometti pour Blind
 © Théo Giacometti pour Blind
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Le soleil finira par se lever, laissant sous nos yeux les cadavres de bières, les masques usagés et les corps étendus dans un sommeil capiteux. La musique laissera place au silence et à la gueule de bois. L’été finira un jour ou l’autre, lui aussi, quel que soit le variant du moment ou le taux de vaccinés, les vacances laisseront place à un nouvel automne. « On sait bien que ça sent pas bon pour la rentrée, raconte l’un des DJ de la soirée. On en profite, parce qu’on sait pas jusqu’à quand ça va durer. » Nouvelle vague, nouvelle restriction, nouvelle solution, les teuffeurs trouveront leurs failles, leur espace, leur respiration. Dans un champ caché dans la forêt, dans un appartement loué pour le week-end ou dans une piscine désaffectée. Rien n’arrête un peuple qui danse, disait-on. Et sûrement pas un QR code ou quelques réglementations sanitaires. Les noctambules ont été enfermés, privés, empêchés. Mais la platine grésille à nouveau, le Larsen est bien là qui monte, qu’on le veuille ou non.  

 © Théo Giacometti pour Blind

 

Par Théo Giacometti 

 

Photoreporter indépendant, membre du Studio Hans Lucas depuis 2018, Théo Giacometti vit et travaille à Marseille où il réalise des reportages, pour la presse ou des ONG, principalement autour des questions sociales et environnementales. 


Pour en savoir plus sur le photographe, c’est ici.

 

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