Le photographe présente ses clichés de lieux en déshérence à la galerie Esther Woerdehoff à Paris. Une déambulation dans des paysages sauvages où la nature reprend ses droits tandis que des palais dévastés par le temps se fanent comme des fleurs fragiles. Thomas Jorion a répondu à nos questions.

À quels endroits avez-vous pris ces photographies ?

Elles sont toutes prises en Italie, à part l’une d’entre elles qui a été réalisée en Suisse, mais à quelques kilomètres de la frontière, donc encore sous influence architecturale italienne. C’est un projet sur l’Italie, sur ses palais, ses villas... Des villas désaffectées, désinvesties par leurs propriétaires et qui offrent ces possibilités de vagabondages. En fait, je fais ce qu’on pourrait appeler du vagabondage photographique. J’y vais par mes propres moyens, en explorateur. C’est toujours difficile de trouver le propriétaire et de lui demander, de lui expliquer la démarche. C’est plus simple d’y aller par soi-même.


Pappagallo, Italie, 2018 © Thomas Jorion, Courtesy Galerie Esther Woerdehoff

L’idée, avec ces photographies, est de montrer la trace du temps ?

Oui, tout à fait. Je trouve qu’il y a une nouvelle beauté qui transparaît à travers ces palais désaffectés. Ce sont des bâtiments qui ont été construits aux XVIII ème et XIX ème siècles par de riches familles, il s’agissait de lieux où la recherche esthétique primait déjà. C’est aussi proche de l’époque de la Renaissance en Italie et on pourrait imaginer que ces bâtiments perdent de leur splendeur avec leur abandon, du moins leur délaissement, or je trouve qu’il y a une nouvelle esthétique qui se crée. On peut jouer avec. Cette esthétique de la ruine, ces jeux de couleurs... Parfois, un effondrement dans une pièce crée une perspective nouvelle ou un nouveau puit de lumière et je trouve intéressant de revisiter ces lieux au regard de cette nouvelle configuration.

C’est intéressant que vous évoquiez des effondrements qui créent des nouveaux puits de lumière, des portes, car on sent dans vos photographies que vous êtes très sensible à l’architecture et au cadre...

Oui, bien sûr. C’est un peu une évidence, mais le cadre est extrêmement important en photographie. Mes photographies sont une combinaison de beaucoup d’éléments : à la fois le cadre, mais aussi la lumière, un élément architectural, des couleurs ; tout cela ensemble finit par sonner juste et c’est à ce moment-là où il faut déclencher la photographie.

C’est ce caractère-là qui est très intéressant dans vos photographies. Le fait qu’il y ait plusieurs couches, arrière-fonds... Comme un emboîtement.

Oui, il y a plusieurs lectures. J’essaye de composer des images où on peut naviguer, voyager, découvrir de nouveaux détails. J’aime bien quand de petites choses se baladent un peu à droite à gauche. Une petite porte au fond qu’on ne voit pas au premier coup d’œil et dans laquelle on s’amuse ensuite à glisser notre regard. J’aime jouer là-dessus. Et puis, je suis sensible au fait que le regardeur puisse se raconter sa propre histoire.


Fulmine, Italie, 2018 © Thomas Jorion, Courtesy Galerie Esther Woerdehoff

Qu’est-ce qui vous plaît autant dans cette esthétique de la ruine ?

Je ne sais pas très bien. Je pense que j’y suis entré par le côté aventureux quand j’étais plus jeune. Lorsque j’étais adolescent, avec un groupe d’amis, on aimait bien se balader et découvrir des lieux comme ça, un peu en dehors de l’activité de la ville, des bâtiments en sommeil. Et puis, quand j’ai découvert la photographie vers 18-20 ans, instinctivement, je me suis tout de suite focalisé sur ce sujet. C’est vrai que depuis environ dix ans il y a une certaine mode de la photographie de ruine, mais à l’époque c’était moins connu. À l’époque, j’étais tout seul dans mon coin alors qu’aujourd’hui c’est un vrai courant photographique. Ce n’est pas si mal d’ailleurs, car cela me pousse à aller chercher des compositions plus complexes, à ne pas m’arrêter à la facilité.

Pourquoi avoir choisi le médium photographique pour rendre cette esthétique ?

C’est vrai que ça pourrait être cinématographique aussi, mais j’aime bien la photographie. J’utilise un appareil particulier qui est une chambre photographique. C’est un appareil intéressant car il est dédié à l’architecture et les photographies sont faites avec des négatifs couleur. Or pour moi c’est important le négatif, il y a un rendu, une pâte qui me plaît. Et puis c’est un format 4/3 qui correspond bien à ce que je veux faire. C’est un matériel assez lourd cependant. Le soir, quand je rentre de mes vagabondages, je suis assez fatigué !


Pensile, Italie, 2018 © Thomas Jorion, Courtesy Galerie Esther Woerdehoff

Par Jean-Baptiste Gauvin

 

Thomas Jorion « Veduta »

Du 07 février au 06 avril 2019

Galerie Esther Woerdehoff 36 Rue Falguière, 75015 Paris

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