À l’occasion de l’exposition Kasimir Zgorecki, photographie de la “petite Pologne” (1924-1939), Blind décrypte une image de ce photographe émigré dans le nord de la France.

Vêtus de leur long tablier blanc, les membres de cette petite entreprise posent gravement devant la façade de leur commerce : une boucherie-épicerie ou plutôt comme l’indique l’enseigne aussi écrite en polonais « rzeźników i kolonialka ». On aperçoit derrière la vitrine étincelante, d’imposantes carcasses de viandes et des bouteilles de liqueurs en tout genre, signes d’un commerce florissant et prospère. Dans une composition pyramidale parfaitement équilibrée, on devine qui sont les uns et les autres : le propriétaire, bien sûr, en costume-cravate, dont le nom Kazimierz Wozniak est inscrit sur la devanture; à sa gauche, sa femme, sûrement, portant son enfant dans ses bras, elle aussi en tablier pour montrer sa contribution au commerce; et enfin, le reste de l’équipe : des apprentis ou d’autres membres de la famille qui travaillent grâce à la générosité du commerçant, solidarité oblige. 


Boucherie-épicerie - Kasimir ZGORECKI 1920 - 1930 1994, CRP/ Centre régional de la photographie Hauts-de-France © adagp / CRP Hauts-de-France

Des images comme celles-ci, il en existe des centaines dans les archives de Kasimir Zgorecki qu’a découvert Frédéric Lefever au début des années 1990. Marié à l’une des petites filles de Zgorecki, il trouve dans le grenier familial par moins de 3700 plaques de verres de cet aïeul-photographe arrivé en France quelques soixante-dix ans plus tôt en 1922, alors qu’il n’a que 18 ans. Après un bref passage à la mine, il est très vite formé par son beau-frère au métier de photographe. Il devient, à partir de ce moment-là, le photographe attitré de la communauté polonaise installée dans le bassin minier du Nord de la France. Mariage, baptême, photo d’identité, service militaire, Zgorecki fige les événements, petits ou grands, qui rythment la vie de ses compatriotes. 

« Les milliers de portraits réalisés par Zgorecki durant cette période sont des commandes venant des sujets eux-mêmes » explique Frédéric Lefever, « et dans un contexte migratoire, les photographies ont une fonction utilitaire, elles font le lien avec la famille restée au pays ». Plus qu’un souvenir donc, les photographies étaient destinées à être envoyées à la famille restée en Pologne pour leur montrer l’image d’une intégration réussie. Conscient de leur utilisation, Zgorecki les tirait d’ailleurs en format carte postale avec au verso, l’emplacement du timbre et de l’adresse du destinataire. En posant ainsi fièrement devant sa boucherie rayonnante aux côtés de ses employés, le père Wozniak offre une image idéalisée de lui-même qui gomme la souffrance de l’exil et la dureté de la vie quotidienne. Et si sa famille restée au pays pouvait ainsi mieux accepter l’éloignement de cet être aimé, aujourd’hui ce sont ses descendants qui peuvent reconnaître, au détour d’une exposition, le visage d’un ancêtre oublié. 

 

Par Coline Olsina

 

Kasimir Zgorecki, Photographier la "petite Pologne" 1924 - 1939

Du 25 septembre 2019 au 30 mars 2020

Musée du Louvre-Lens, 99 Rue Paul Bert, 62300 Lens

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