Loop


Une vaste entreprise pour redonner vie à des centaines de milliers de photographies d’anonymes est réalisée par un passionné depuis près de trois ans. Lee Shulman et ses associés proposent expositions et publications dans un esprit réjouissant. 


​​​​​​© 2019 The Anonymous Project

« Ce sont mes enfants ! », plaisante Lee Shulman devant les dizaines de diapositives qui trainent sur une table lumineuse. Là, dans ce bureau situé au cœur de Paris, il décortique tous les jours des cartons d’images. Ils proviennent principalement des États-Unis, d’Angleterre et de France. Il les a lui-même achetés ou reçus de différents donateurs. Ce sont des photographies réalisées par des anonymes entre les années 1950 et 1980, quand l’appareil photo était un objet relativement rare et précieux, avant, en tout cas, qu’il soit réduit à un des outils du téléphone portable. 

« À cette époque, les gens devaient faire un effort pour photographier. La photographie avait un coût et elle demandait donc un certain niveau d’exigence », analyse Lee Shulman. Il raconte avoir eu l’idée de collectionner ces photographies d’anonymes quand, un soir, alors qu’il avait acheté par hasard une boîte de vieilles diapositives d’une famille inconnue sur Internet, il a senti une vive émotion en les contemplant. L’impression de les sortir de l’oubli pour un court instant. L’impression, surtout, d’une certaine ambiance que seules ces photographies étaient capables de retranscrire. 


© 2019 The Anonymous Project

Arles

Car c’est la force de ces images d’anonymes. « Je crois que les portraits sont aussi beaux parce qu’il y a un lien extrêmement intime entre le sujet photographié et le photographe. On voit une émotion très rare s’exprimer. », estime Lee Shulman. De fait, le photographe est un proche la plupart du temps. Un ami, une sœur, un frère, une épouse, un époux. C’est une histoire de famille. Une immense famille constituée des centaines de milliers de photographies que The Anonymous Project a collectées avec l’objectif de les exposer d’une certaine façon. 

L’été dernier, à Arles, Lee Shulman et ses associés ont fait sensation à l’occasion des Rencontres de la photographie. Ils ont investi une ancienne maison qu’ils ont complètement décorée dans la mode des années 1950-1960 aux États-Unis. Un peu partout, ils avaient glissé des photographies éclairées par des tables lumineuses et tout cela donnait une ambiance rétro et fantaisiste qui venait comme une cerise sur le gâteau de la programmation du Festival. 


© 2019 The Anonymous Project

Publications 

« Nous tenons vraiment à inventer à chaque fois un dispositif particulier pour montrer ces photographies », explique Lee Shulman qui avoue être en train d’étudier de nouveaux moyens de les présenter avec de grands musées. Grâce à une bonne presse - notamment un article dans le New York Times - le projet a pris de l’ampleur. Il y a quelques semaines, l’éditeur TASCHEN a publié un livre. Intitulé Midcentury Memories, il propose un parcours de l’enfance au troisième âge à travers les plus belles photographies d’anonymes découvertes par Lee Shulman et son équipe. 

« C’est vraiment un récit du plus jeune âge à la fin de la vie », détaille Lee Shulman qui se dit heureux d’avoir pu faire un livre avec un éditeur de cette envergure et qui est très orienté grand public. À cette édition s’ajoutent des publications plus confidentielles, mais autrement intéressantes. Deux écrivains se sont ainsi emparés de certaines photographies de The Anonymous Project pour en faire des récits singuliers publiés chez Flammarion. Arnaud Cathrine a imaginé un roman sur la relation entre deux frères à partir d’une image tandis que Justine Lévy a trouvé des légendes décalées pour évoquer différentes photographies. 


© 2019 The Anonymous Project

Anniversaire 

Sans doute est-ce parce qu’il n’y avait aucun projet photographique clair à la base de ces photographies qu’elles nous apparaissent pleinement ouvertes à l’interprétation. Comme elles n’ont pas eu de but précis, sinon celui de faire le portrait de la vie d’un proche dans un moment donné, elles sont aujourd’hui une matière propice à l’imaginaire. Chacun peut y glisser son récit, y voir ce qu’il désire. 

On sourit devant une ribambelle de gamins qui se donnent la main dans une cour d’école ou d’autres, assis autour d’une table, et déguisés pour un goûter d’anniversaire. On s’émeut devant un octogénaire avec son petit-fils dans un parc ou bien cette dame âgée qui regarde le paysage d’une montagne plus éternelle qu’elle. La vie d’une grande famille à laquelle on se sent appartenir malgré tout, car il y a sans doute toujours un peu de nous-mêmes dans ces portraits d’anonymes. 


© 2019 The Anonymous Project

 


© 2019 The Anonymous Project

 


© 2019 The Anonymous Project

 


© 2019 The Anonymous Project

 


© 2019 The Anonymous Project

Par Jean-Baptiste Gauvin

Midcentury Memories - The Anonymous Project

TASCHEN 

40 €


 

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