Comment le photographe a réalisé les images les plus mémorables de l'architecture américaine.

Richard Meier l'adorait. Frank Lloyd Wright l’a sollicité. IM Pei l'admirait. Et tous l’ont engagé. Entre les années 1940 et 1970, le photographe incontournable des architectes les plus respectés au monde a été, sans nul doute, Ezra Stoller.


Skidmore, Owings & Merrill, Union Carbide (1960), New York,
NY, 1960. © Ezra Stoller / Picture credit: courtesy and copyright Esto

Stoller, dont la carrière a coïncidé avec le développement de l'architecture moderne, a photographié Falling Water, le siège des Nations Unies, le terminal TWA d'Eero Saarinen, entre autres dizaines d’habitations, usines, sièges sociaux et bâtiments administratifs célèbres. En fait, l’influence de Stoller a été si considérable que lorsque nous pensons à ces bâtiments, ce sont souvent les images de Stoller qui nous viennent à l’esprit. C'est l'une des raisons pour lesquelles Pierluigi Serraino, architecte et auteur basé à Berkeley, en Californie, a passé trois ans à travailler sur un livre à son sujet. Le magnifique ouvrage grand format de Serraino, Ezra Stoller, est un recueil monumental de 450 photographies (accompagnées de quelques essais perspicaces et bien documentés) et a pu être réalisé grâce à une disposition testamentaire de Stollen : pour la première fois depuis cinquante ans, il accordait à un auteur l’accès illimité à son travail.

Serraino nous donne ici les clefs pour comprendre les photos de Stoller, ses priorités et l’esprit dans lequel il a réalisé un travail qui a su traverser le temps.

Qu'est-ce qui rend les photos de Stoller si marquantes ?

Ses images contiennent beaucoup d'informations. Mais en même temps, l’on ressent un silence, comme lorsqu’on regarde un tableau. Il ne tient pas à s’immiscer dans la scène, et il ne crée pas de situations artificielles : pas de lumière artificielle, ni d’éléments accessoires qui pourraient vous distraire de la structure.


Igor Polevitzky, Heller House (1949), Miami, FL, 1950. © Ezra Stoller / Picture
credit: courtesy and copyright, Esto

Les photos semblent étroitement liées à leur environnement et...

Elles sont très, très soigneusement étudiées de telle sorte qu’elles révèlent les particularités d'un lieu, d'une géographie. L’on s’émerveille des ombres, et l’on réalise que celles de Californie sont très différentes de celles du Maine. Il montre aussi que non seulement les matériaux de construction varient d’un lieu à l’autre, mais que la lumière les frappe d'une manière unique et vibre d'une manière unique.

J'allais vous interroger sur son utilisation des ombres…

Au fond, si vous y réfléchissez, un bâtiment est une sorte de cadran solaire. Et donc, en fonction de l'endroit du monde où l’on est, le bâtiment aura des formes et des ombres différentes. Stoller a cherché non seulement à les inclure, mais à faire, grâce à elle, un récit photographique, à décrire comment, à certains moments de la journée, elles révèlent la beauté et le sens de l’architecture. Par temps couvert ou pluvieux, lorsque la lumière n'était pas favorable aux ombres, il ne prenait pas de photographies, tout simplement.

« Stoller misait sur l’étonnante impression de tridimensionnalité produite par certains de ces nuages »


TVA Johnsonville Fossil Plant (1951), Johnsonville, TN, 1955. © Ezra Stoller /
Picture credit: courtesy and copyright, Esto

Les nuages ​​semblent également dramatiser beaucoup ses images. Est-ce que c’est voulu ?

Absolument. Ils servent de contrepoint aux lignes droites de l'architecture. Les formations nuageuses contribuent à donner un caractère merveilleux aux images, et Stoller misait sur l’étonnante impression de tridimensionnalité produite par certains de ces nuages. L’agencement du paysage et des nuages sont deux des aspects les plus importants de ses photographies.

Stoller se préparait à un travail en faisant, comme vous l'écrivez, « une lecture tranquille » du bâtiment. En quoi cela consistait-il ?

Stoller ne prenait pas de photos isolées. Il décrivait un bâtiment à travers un ensemble d'images. Très tôt, il développa un protocole: la veille d'une séance de travail, et sans photographier, il étudiait le bâtiment au fil des heures – observant, par exemple, l’incidence du soleil sur certaines parties et les ombres dont nous venons de parler -, puis il établissait un plan pour les prises de vue, déterminant son déplacement autour du bâtiment et l’heure à laquelle il serait à tel ou tel endroit. C'était une sorte de story-board.

Dans le livre, vous mentionnez ce mot de Stoller: « Lorsque vous vous êtes fait un emploi du temps pour les prises de vue, 60 à 70% du travail est terminé. »

Rien n'a été laissé au hasard. L'intuition ou l'accident ne font pas partie de l'univers de Stoller.


 Philip Johnson, John F. Kennedy Memorial Plaza (1970), Dallas,
TX, 1970. © Ezra Stoller / Picture credit: courtesy and copyright, Esto

Est-ce que cela a eu un impact sur le nombre d'images qu'il a réalisées ?

S’il avait pris huit photos, c’était une bonne journée. Il y a environ 47 000 photographies dans ses archives, ce qui est relativement peu compte tenu de la durée de sa carrière. Parfois, un bâtiment est si beau que l’on se sent tenu de le photographier, mais Stoller n’est pas tombé dans le piège. Il était extrêmement discipliné. Il préférait se retenir que de réaliser des images sans grande importance. Ce n'était pas un photographe d'architecture qui travaillait dans la hâte.

Pourquoi les photos de Stoller ont-elles su traverser le temps ?

Parce que ses images ne comportent pas, au fond, d’indices visuels d’une époque spécifique. Elles s’y inscrivent, mais il a voulu capter leur intemporalité. Il regardait vraiment les bâtiments comme il aurait regardé les pyramides: en se concentrant sur leur vérité inhérente. Il a montré toute la puissance du langage architectural. Son amour de l'architecture est né de l'architecture, pas de la photographie. Quand je dis de lui que c’était un architecte utilisant un appareil photo, c’est littéralement vrai.


Ludwig Mies van der Rohe, Seagram Building (1958), New York,
NY, 1958. ©Ezra Stoller / Picture credit: courtesy and copyright, Esto

 


 Frank Lloyd Wright, Solomon R. Guggenheim Museum (1959),
New York, NY, 1959.© Ezra Stoller / Picture credit: courtesy and copyright, Esto

 


Carson, Lundin & Shaw, Shaw House (c.1954), Long Island, NY,
1959.© Ezra Stoller / Picture credit: courtesy and copyright (c) Esto

 


Ezra Stoller (lieu et date inconnus)

 

 

Propos recueillis par Bill Shapiro


Bill Shapiro est l'ancien rédacteur en chef du magazine LIFE et l'auteur du livre  What We Keep, récemment publié.

 

Ezra Stoller: A Photographic History of Modern American Architecture

Phaidon

$125

11 3/8 x 9 7/8

pages: 416

photos: 450

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