À l’occasion de l’exposition Francesca Woodman à la Robert Klein Gallery, Blind décrypte une image de la regrettée photographe américaine, ayant fait de l’auto-représentation le questionnement central de son œuvre.

C’est un autoportrait bien curieux que ce cliché de Francesca Woodman, en nudité et sans visage : sans autre forme réellement identifiable de la jeune femme que, peut-être, sa main. C’est aussi une image forte et troublante, qui fait osciller le regard entre étonnement et malaise. À observer ce corps assis en autoportrait, buste couvert de pinces à linge, il est difficile de ne pas déceler à travers cette mise en scène physique une forme de mutilation. Agrippant la peau, enserrant la chair, ces pinces à linge prennent des allures d’outil de torture alors qu’elles ne sont, vraisemblablement dans la photographie de Francesca Woodman, que des vecteurs d’émancipation.


Untitled(Self-portrait with clothespins), Providence, 1976 © Francesca Woodman

Réalisé à Providence - où la photographe effectue ses études - en 1976, cet autoportrait en buste s’inscrit dans la pleine lignée de la brève œuvre de Woodman, décédée cinq ans plus tard. La photographe américaine a fait de sa personne et de son corps les terrains de prédilection d’une photographie mise en scène introspective et libre, portant haut les couleurs du féminin. Il y a assurément une forme d’engagement dans l’art de Woodman, dans la revendication d’une créativité sans limites dont elle est le principal sujet, expérimentant les potentialités de son médium à travers son propre corps.

C’est bien ce qui se joue dans cet autoportrait aux pinces à linge, qui bouscule les codes du genre portraitiste autant que ceux de la représentation du genre féminin. Montré frontalement et sans phare, le corps déformé par l’intrusion des pinces à linge n’en apparaît pas moins digne : il s’affirme dans la liberté de l’expérimentation, physique et artistique. À l’anonymat du portrait sans tête, le corps affublé de petits outils ménagers substitue une identité féminine affirmée, transgressive. Il se fait l’étendard d’une représentation singulière de la femme photographe, affranchie des canons romantiques du genre, et affranchie tout court. 

 

Par Anne Laurens

 

Francesca Woodman, Robert Klein Gallery

4 janvier au 29 janvier 2020 

Boston, MA

Article précédent Article suivant