Depuis le début de la crise sanitaire liée au Covid-19, de très nombreux musées dédiés à la photographie sont fermés au public dans le monde, notamment en Europe et aux États-Unis. Une situation complexe qui oblige ces institutions à se réinventer pour traverser au mieux cette période troublée. 


La Maison Européenne de la Photographie à Paris. En ce moment, le musée est fermé à cause de la crise sanitaire. © Vincent Leroux 

Étrange ambiance qui flotte dans les villes en ce moment et devant les musées où les pas des visiteurs se pressent d’ordinaire tous les jours et qui ont aujourd’hui une entrée scellée. « Nous avons décidé de fermer quelques heures avant l’annonce du gouvernement samedi 14 mars », explique François Hébel, directeur de la Fondation Henri Cartier-Bresson (Fondation HCB) à Paris, qui a pris cette décision en tenant compte de l’appel à la responsabilité lancé deux jours avant par le président de la République française, Emmanuel Macron, lors d’un discours à la télévision. 

À New York, les musées ont fermé le même week-end. L’International Center of Photography (ICP), qui abrite un espace d’exposition ainsi qu’une école, n’a pas rouvert le matin du samedi 14 mars. « Dès le 15 mars, nous avons commencé l'enseignement à distance. Notre personnel est également passé au télétravail. Cette transition a nécessité une grande coordination en l'espace de deux semaines. », témoigne le directeur exécutif, Mark Lubell. 

« Bien sûr, la situation est complexe », détaille pour sa part Simon Baker, directeur de la Maison Européenne de la Photographie (MEP) à Paris, « mais l’important c’est la santé de chacun. On ne doit pas transiger là-dessus ». Le personnel du musée est aussi en télétravail et une partie est même en congé parental pour s’occuper des enfants qui ne vont plus à l’école. Le rythme est évidemment un peu chamboulé. 


Simon Baker, le directeur de la MEP © Marguerite Bornhauser

Calendrier bousculé 

Pour les institutions photos, la grande question est surtout celle-ci : le calendrier. Parce que les expositions d’en ce moment sont fermées au public, nombre d’entre elles voudraient les prolonger pour que le public ait la chance de les voir après la crise traversée. Mais quid des prochaines expositions ? Certaines doivent tourner de musée en musée. Tous vont-ils devoir revoir leur agenda ? 

« C’est un peu le casse-tête », avoue François Hébel qui aimerait prolonger l’exposition dédiée au travail de la photographe Marie Bovo et qui doit cependant accueillir au début l’été une rétrospective sur l’œuvre de Jan Groover avant que celle-ci s’en aille aux États-Unis. Même dilemme à la MEP. « Nous avons des expositions prévues en partenariat avec d’autres musées, comme la Tate à Londres. Nous dépendons donc aussi des situations des autres musées dans les autres pays. Il va falloir prendre des décisions et passer beaucoup de coups de fil. », s’inquiète Simon Baker. 

En attendant, de nombreux musées tentent de proposer leurs expositions du moment en visite virtuelle. L’ICP à New York a ajouté du contenu spécial relatif à ses expositions sur Internet comme les collections des archives mises en ligne ainsi qu’un appel à projet sur Instagram (#ICPConcerned) tandis que la Fondation Cartier à Paris a réalisé un formidable portail interactif sur la rétrospective dédiée à la photographe brésilienne Claudia Andujar. 


La Fondation Cartier a lancé un portail interactif pour continuer en ligne son exposition dédiée à Claudia Andujar

Programmation virtuelle 

« Nous allons mettre nos expositions en ligne sur le site du Bronx Documentary Center avec des visites virtuelles et des entretiens vidéo avec des photographes », promet pour sa part Michael Kamber, le directeur de cet autre lieu emblématique de la photographie new-yorkaise qui sensibilise les habitants du Bronx aux questions sociales par l’image. Un moyen de renforcer la cohésion de la communauté des passionnés de photographie. Mark Lubell confirme : « Trouver un format différent est un défi, mais je crois fermement que la demande est là. Pendant la fermeture temporaire de la ICP, l’activité communautaire continuera à se dérouler en ligne grâce à une programmation virtuelle pour tous les âges. »

À la MEP, l’artiste Erwin Wurm dont le travail est exposé en ce moment a justement effectué une œuvre qui s’accorde bien au confinement, questionnant l’espace et notamment l’enfermement dans l’atelier de l’artiste. Simon Baker et son équipe ont décidé de confier, le temps d'un ou deux jours de « Take Over », le compte Instagram du musée à Erwin Wurm. Une façon de garder le contact entre le public et lui. 

Garder le contact, c’est aussi le maître-mot du Jeu de Paume à Paris qui a décidé d’envoyer une newsletter tous les mardis pendant la période de confinement. Des conseils de lecture sont par exemple donnés par le directeur Quentin Bajac qui choisit un livre dans sa bibliothèque. Des articles sur la photographie sont proposés. Certaines personnalités lisent des poèmes qu’un lecteur audio vous permet d’écouter. 


La Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris. Le musée est actuellement fermé.

Contrecoup économique 

Parfois, les musées ont aussi un rôle social plus direct et salutaire. « Nous avons remarqué qu'il y avait un manque d'information dans le sud du Bronx - beaucoup de gens n'ont pas d'ordinateur ici -, alors nous avons lancé une campagne de santé publique. Nous avons produit et partagé des centaines de dépliants sur le coronavirus dans notre quartier, et nous les avons envoyés à d'autres organisations à but non lucratif dans d'autres quartiers pour qu'elles puissent les partager avec les gens. », raconte Michael Kamber du Bronx Documentary Center. Ou quand le musée se substitue aux autorités sanitaires…

Mais au-delà de ces initiatives louables et qui occupent l’esprit des équipes, les musées craignent un contrecoup économique violent. Certains n’hésitent pas à dire que l’État risque de dépenser davantage dans la santé que dans les arts et donc réduire l’enveloppe d’aides potentielles. « Si la crise dure deux mois, ça devrait aller. Si elle dure quatre mois, nous aurons de vraies complications. », confie François Hébel de la Fondation HCB. D’autres se veulent confiants, comme Mark Lubell de la ICP : « Je crois fermement que nous nous en sortirons et que nous serons davantage capables de nous adapter ensuite ». 

Simon Baker de la MEP philosophe aussi : « Je crois vraiment que cette période peut être intéressante pour les photographes. Non seulement l’occasion de penser à leur travail, mais aussi de réaliser un nouveau travail. Pour moi, la photographie c’est aussi comprendre la vie des autres dans un moment difficile. Je vois plein de travaux intéressants émerger en Italie par exemple, sur Instagram, je garde un œil attentif. Tout cela me fait réfléchir à la réouverture du musée. Nous allons peut-être repenser notre programmation à l’aune de cette crise. »


Portrait de François Hébel, directeur de la fondation HCB © Claudia Huidobro

 

Par Jonas Cuénin & Jean-Baptiste Gauvin

En couverture : Vue de l'exposition Le supermarché des images au Jeu de Paume à Paris © Jeu de Paume / François Lauginie

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