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En ces temps troublés par cette crise sanitaire sans précédent, les photographes doivent redoubler d’inventivité pour se réinventer. Rencontre avec Eloi de la Monneraye, qui a choisi de s’isoler en Normandie, entouré de sa famille, une source d’inspiration inépuisable. 


© Eloi de la Monneraye

Comment percevez-vous l’impact des événements récents et du confinement sur votre pratique photographique ?

Les événements récents liés au coronavirus ont marqué un total arrêt de mes commandes, comme beaucoup de photographes. Je me suis demandé comment mettre ce temps libéré à profit, et j’ai continué ma pratique personnelle : j’ai la chance d’avoir toujours photographié des sujets autour de moi. Finalement, je conserve le même lieu (chez moi), les mêmes protagonistes (ma famille), c’est le même environnement, mais le contexte est différent. J’ai cherché comment témoigner de ce moment particulier à travers eux. Nous sommes partis dans notre maison de Normandie avant le confinement. Le cadre est le même que celui que nous connaissions, mais le quotidien est différent. On retrouve une certaine routine avec les enfants notamment. Nous sommes confinés dans la maison qui est habituellement celle des vacances, mais il y a des barrières partout et la plage est interdite. 

Comment tirez-vous parti de cette situation pour nourrir votre processus créatif ?

Je suis arrivé à un moment de ma pratique photographique où j’ai envie d’explorer de nouveaux procédés, revenir à la chambre noire, au tirage. Quand j'ai appris que nous allions probablement être confiné, j'ai senti que le temps allait être long. Habituellement on court après ce temps là, au quotidien, mais là il s’impose à nous. L’inconvénient, c’est que nous sommes une dizaine dans la maison, avec les enfants à surveiller, alors j’ai dû recréer une capsule pour m’isoler dans ce confinement ! La chambre noire est parfaite pour cela.


© Eloi de la Monneraye

Est-ce que vous pensez obtenir un projet fini d'ici la fin du confinement ?

Je prépare un petit recueil de mes photographies, celles qui me sont particulièrement chères et qui me parlent dans le contexte actuel. Au fur et à mesure que je les choisissais, je me suis rendu compte que je privilégiais les photos de grands espaces, de nature, la mer, la montagne. Finalement c’est un peu un écho aux espaces naturels qui soufflent en ce moment, en l’absence de l’homme. Le sujet de ce recueil ne sera pas lié au confinement, mais l’objet en lui même sera un souvenir du confinement, et sera chargé émotionnellement, tout comme les photos qui le composent.


© Eloi de la Monneraye

Les premiers succès donnent encore plus d’énergie pour continuer

Quel aspect technique avez-vous (re)découvert à cette occasion ?

J’ai décidé de passer au tirage sur papier baryté, au lieu du papier RC que j’utilisais d’habitude. Une chance, j’ai commandé du papier et il est arrivé ce matin. Je n’ai jamais travaillé ce papier, je vais pouvoir me faire la main dessus. J’ai déjà une expérience du labo noir et blanc, j’entre dans une phase de perfectionnement, c’est la plus intéressante, c’est là où tu peux aller le plus loin et en tirer un maximum de plaisir, tu apprends beaucoup. Et les premiers succès donnent encore plus d’énergie pour continuer. Je montre mes essais, mon processus à mon fils, et à ma nièce de 10 ans. La chambre noire est une découverte extraordinaire et mystérieuse pour eux. Imagine l’apparition progressive de l’image dans le bac de révélateur, c’est toute la poésie de la photographie qui est contenue dans cet instant. Pour un enfant c’est magique. Et puis, finalement, cela met du concret derrière le mot « travail » que les adultes emploient à longueur de journée devant eux : ils peuvent voir directement ce que cela implique, l’application, le temps passé.

Auriez-vous pu le vivre en temps normal ? Pourquoi ? Pourquoi pas ?

Je n’aurais probablement pas pris ce temps, là tout de suite, pour ce projet. Et pas en ce lieu (en Normandie, près de Granville). Donc oui, le coronavirus a été l’élément déclencheur. Finalement, c’est absolument parfait de le faire ici, j’ai investi la buanderie et tout s’est mis en place naturellement. C’est étonnant parfois la facilité avec laquelle les choses s’arrangent. Et puis c’est le lieu même où ces photographies ont été prises : le négatif de ma pellicule a physiquement « vu » la scène, la plage qui est devant ma maison. Et il se retrouve tiré ici, sur papier, il prend vie à nouveau en ce même lieu. Je retrouve une unité, un apaisement, qui fait beaucoup de bien en ces temps un peu tumultueux.


 


© Eloi de la Monneraye

Propos recueillis par Maxime Riché


Site internet : www.eloidelamonneraye.com

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