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Postée à la sortie des clubs techno berlinois, Sabrina Jeblaoui, 26 ans, capte les oiseaux de nuit qui rentrent se coucher ou continuer leur soirée. Des portraits spontanés, à l’argentique, qui témoignent d’une manière de faire la fête à notre époque. Aujourd’hui suivi par plus de 26 000 personnes sur instagram, le projet NachtClubsBerlin prend un nouveau tournant.


© Sabrina Jeblaoui

Quand êtes-vous arrivée à Berlin et comment vous est venue l’idée de photographier la sortie des clubs au petit matin ?

Je suis arrivée à Berlin en Juillet 2017. Evidemment, j’ai commencé par faire énormément la fête. J’étais euphorique, je me sentais libre. Libre d’expérimenter la nuit, le jour berlinois. De faire la fête tous les week-ends, de prendre de la drogue.… J’étais venue à Berlin pour intégrer un milieu artistique, or au bout d’un moment, je ne faisais plus de photo et j’étais déprimée.

J’ai grandi à Perpignan, en famille d’accueil. Mes parents se droguaient. Une fois en club, j’ai eu cette pensée « je suis en train de faire comme eux ». Alors j’ai pris les choses en main et j’ai réfléchi à un projet photo dans ce contexte.

Au départ je pensais faire une série de portraits avant / après les soirées. Mais attendre les gens pendant 16h c’est compliqué ! Donc l’idée de prendre des photos à la sortie des clubs m’est venue. Ca a déjà été fait, mais uniquement à la boîte de nuit le Berghain, et moi je souhaitais documenter d’autres clubs en plus de celui-ci : le Sisyphos, le Trésor...


© Sabrina Jeblaoui

Il a d’abord refusé, puis je lui ai proposé de mettre la main sur son visage

Vous vous souvenez des premières photos de NachtClubsBerlin ?

Oui, parmi les premiers portraits, il y a celui de ce DJ Russe habillé tout en rouge. Lorsque je l’ai vu sortir du Berghain, avec ce look du futur, j’ai couru vers lui. Il attendait un taxi avec une amie. Il a d’abord refusé, puis je lui ai proposé de mettre la main sur son visage. Et c’est ce qu’il a fait. C’est une photo emblématique de la série.


© Sabrina Jeblaoui

Vous photographiez des gens qui ne sont pas toujours très en forme. Parfois ivres, parfois drogués. Est-ce que c'est aussi important pour vous de montrer le visage un peu plus sombre de la fête ?

Les mauvais côtés de la fête, justement, j’ai commencé à en parler dans les stories Instagram de NachtClubsBerlin. Au fur et à mesure des rencontres et discussions, le projet a évolué. Une fois au Kater blau, alors que je faisais des photos dans la queue, le videur m’a demandé “ Tu trouves vraiment ça cool toi, de voir les gens qui font deux heures de queue pour se défoncer dans les toilettes et s’en foutent de la musique ? Tu sais combien de morts il y a par an à Berlin et personne n’en parle ? ”

Plus tard j’ai fait une story et j’ai posé cette question : “ Partage ton sentiment profond sur la fête à Berlin. Comment te sens-tu vraiment ? ”. J’ai alors reçu des centaines de messages, que j’ai repostés. Au début c’était du genre “ C’est à la fois beau et terrifiant ”. Et petit à petit, c’est devenu de la prévention sur les risques de la drogue, du GHB notamment. Certain.e.s ont partagé leur expérience, ce qui a aidé d’autres personnes à arrêter, ou ne pas commencer. Ce sont à présent des sujets que j’aborde sous l’angle de la prévention, de la discussion.


© Sabrina Jeblaoui

Vous photographiez toujours à l’argentique ?

Oui, je photographie toujours avec mon Nikon FM3A, en manuel. Certain.e.s le voient, j’ai changé d’objectif depuis le début du projet. Je suis autodidacte ! J’aime bien la lumière du jour au petit matin, sous un ciel gris sans pluie.

Vous faites de l’argentique mais le projet vit uniquement via les réseaux sociaux, en voyez-vous les limites ?

Maintenant on commence à me reconnaître. Un jour, un Australien m’a sauté dessus devant le Trésor en criant “ Haaaa c’est toi Nachtclubsberlin ! ”. Je me faisais discrète, car je n’ai pas envie que tout le monde vienne me voir pour se faire photographier. 

Il ne faut surtout pas que le projet devienne de la photographie évènementielle. C’est une démarche spontanée, le fait que ce soit sur les réseaux ne doit pas dénaturer le projet. On me demande souvent d’être tagé.e sur les photos, ça ne me pose en revanche pas de problème. 


© Sabrina Jeblaoui

Comment le projet NachtsClubBerlin peut-il évoluer ? 

Je suis en train de réfléchir à un livre. J’aimerais publier à la fois les photos, et reprendre certaines questions / réponses marquantes des stories. Et dans mes rêves les plus fous, tourner un documentaire sur la fête et la scène techno berlinoise ! Surtout sur les gens qui la font, essayer de comprendre leur trajectoire, pourquoi ils sont là, comment ça se passe pour eux.

Pensez-vous que le projet pourrait exister dans une autre ville ?

Non, je ne pense pas. À Berlin il y a un véritable tourisme des clubs, des soirées techno, les gens viennent pour ça. Et c’est ça que j’ai envie de montrer. 

Ce projet veut aussi illustrer comment le monde de la techno est passé d’une sub-culture à une culture populaire, presque mainstream. Les gens que je photographie sont des gens “normaux”, ils ne sont plus réprouvés par la société, ils sont la société.


© Sabrina Jeblaoui

 


© Sabrina Jeblaoui

 


© Sabrina Jeblaoui

 

Propos recueillis par Charlotte Jean

 

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