Loop


Avec Ce jour-là, les photographes sont invités à raconter les coulisses d’une de leur photographie. Aujourd’hui, le photographe Denis Rouvre raconte ce moment tant attendu, sur une plage au Sénégal...

« C’était en 2009, j’avais décidé de faire un travail sur la lutte sénégalaise. Comme j’étais parti déjà plusieurs fois au Sénégal, je savais que ça allait être un travail très difficile et donc je m’étais fixé de faire au moins trois voyages pour être sûr d’y arriver ou pas. 

Je suis parti une première fois à Dakar où je suis resté quinze jours sans faire une seule photo car à chaque fois il y avait toujours un problème de dernière minute. J’étais dépité, très frustré parce que j’ai pu assister à tous ces combats de luttes sans pouvoir prendre de photos. Mon idée était de monter un studio et de les photographier les yeux dans les yeux mais ça n’était pas du tout possible.

Dans ce premier voyage, j’avais quand même rencontré une des personnes de l’image : Bombardier, c’est son surnom de combattant. C’est le grand bonhomme au centre de l’image. Je lui avais déjà montré mon travail, il y avait été sensible mais il m’avait dit que ce serait compliqué. Bref, à ce moment-là personne ne veut m’aider sur place, personne ne veut poser. Je ne fais aucune photo mais je sais d’autant plus que c’est le sujet que je veux faire. 


De la série Lamb, lutteurs du Sénégal © Denis Rouvre

Je reviens au Sénégal un mois après. Je noue des contacts avec le maximum de personnes possible sur place mais toujours rien. La veille de mon départ pour Paris, je décide d’appeler une dernière fois Bombardier. Il me dit : « Ecoute viens demain sur la plage de Mbour, à l’entraînement ». Là, je pars avec un copain photographe, sa petite voiture et, arrivés sur place, on se retrouve face à quarante lutteurs qui s'entraînent sur le sable et deux cents enfants qui sont autour. Bombardier me dit : « Installe ton studio ». Il était 17h, le jour allait se coucher une demi heure après. Dans l’urgence, j’installe mon studio au cul de la voiture sur la plage, je monte mon fond noir et je monte mon flash. Je fais très attention à mon matériel car il y a énormément de monde. Je suis dans une banlieue de Dakar, ça fourmille de partout. 

Quand Bombardier voit que je suis prêt, il arrive avec son équipe et ils se posent là, dans le studio. En sueur, totalement en transe, je commence à les photographier. Quand je m’avance, il y a deux cents enfants derrière moi qui s’avancent aussi, quand je recule, il y a deux cents enfants qui reculent. Il y a une ambiance incroyable en même temps qu’un moment de stress intense. C’est ce jour-là que je fais cette photo. 

Ensuite il fait passer toute son équipe derrière le studio et je commence à faire des portraits individuels de Bombardier et de ses meilleurs combattants. Jusqu’à 18h, je parviens à faire exactement un tiers de ce qui constituera plus tard mon livre Lamb, lutteurs du Sénégal. J’ai attendu pendant un mois le bon moment et ce moment où je n’y croyais plus du tout est arrivé la veille de mon départ de mon deuxième voyage et dans cette demi heure s’est concentré tout ce que j’ai raté pendant un mois. Quand Bombardier m’a dit « Viens », il était près à poser exactement comme je le souhaitais et dans cette fraction de temps, c’est comme si tout était aligné pour que ça fonctionne. »

 

Par Denis Rouvre

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