A l’ère Trump, comment les photographes cherchent la bonne distance

Propagande gouvernementale, images amateures détournées, violences banalisées… L’administration Trump a développé une stratégie visuelle remarquable. Comment documenter ce glissement autoritaire sans en reproduire les mécanismes ? Comment regarder et montrer quand le réel lui-même est instrumentalisé ?

En décembre 2025, Christopher Anderson fait le buzz grâce à son éditorial pour Vanity Fair : une commande journalistique présentant l’administration Trump « sans la faire paraître bonne ou mauvaise, simplement en shootant avec honnêteté et réflexion », affirme le photographe sur Instagram. Dans ses clichés, les visages en gros plan nous hantent, les ventres dépassent des costumes, les drapeaux se froissent, les yeux s’écarquillent, les sourcils se froncent. En filigrane, c’est un devoir de franchise, loin de tout lissage causé par une distance hypocrite que Christopher Anderson réalise. Un devoir qui déconcerte : « J’ai trouvé choquant que le monde entier s’attende à ce que le réel soit supprimé d’une image », confie-t-il. 

Alors que monte la pression pour révéler certaines informations essentielles de l’affaire Epstein – contenant le nom du président américain – Donald Trump entame la nouvelle année par une frappe : la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro, le 3 janvier. La première puissance du monde se moque ouvertement de la loi internationale, les réseaux sociaux s’insurgent et les fans de Trump chantent ses louanges. Dans les rues, à Minneapolis, Alex Pretti et Renee Nicole Good se font tuer par la police anti-immigration ICE, leurs meurtres suivis de six autres en un mois seulement, comme le rapporte, le 28 janvier, The Guardian. Sur TikTok, des montages de Gregory Bovino, patron de ICE, comparent son uniforme à ceux des membres de la Gestapo, tandis que les défenseurs de MAGA affirment, au détour d’un micro-trottoir, qu’ils préfèrent une dictature sous Trump plutôt qu’une présidence sous Biden.

Des personnes en deuil se recueillent devant le siège de Turning Point USA à Phoenix, en Arizona, le samedi 20 septembre 2025, en hommage à Charlie Kirk, PDG assassiné de Turning Point USA. © Joseph Rushmore / Magnum Foundation

Partout, les témoignages visuels se contredisent. Le gouvernement s’approprie l’amateur footage pour dicter sa rhétorique et étouffer les récits des civils, impuissants, mais enragés face aux violences policières. Pour les photographes, cette évolution des tensions devient primordiale à documenter – correctement. Armés de leur appareils photo, ce sont dans les manifestations, au cœur de veilles funéraires ou dans les archives des campagnes de communication officielles que Brandon Tauszik, Joseph Rushmore et Marcel Top s’aventurent, pour parvenir à capturer le glissement, et tenter de donner du sens à l’avancée d’un autoritarisme nouveau.

La violence dans la sphère de l’ordinaire

« La distance fait partie intégrante du mode opératoire de l’ICE. Leurs raids sont rapides, opaques et délibérément difficiles à documenter. Les agents portent souvent des vêtements civils, conduisent des véhicules banalisés et quittent vite les lieux. Lorsque les communautés ou les médias sont alertés, ils ont généralement déjà disparu. Tout cela est intentionnel », rappelle Brandon Tauszik. Habitant à quelques blocs des premiers raids de la police anti-immigration à Los Angeles, le photographe n’a eu d’autres choix que de commencer à documenter des événements « qui se déroulaient à [s]a porte » : une réaction instinctive face à une violence inattendue.

En octobre, Marcel Top, artiste visuel belge intéressé par l’idéologie et les systèmes de contrôle, tombe, quant à lui, sur une vidéo d’agents arrêtant des immigrants, montée sur la musique du générique de Pokémon. « Le contraste entre le fond et la forme était perturbant, ça m’a immédiatement dérangé », se souvient-il. « En poursuivant mes recherches, j’ai découvert des récurrences : des sélections sonores, polices d’écritures et effets visuels spécifiques qui font écho à une culture internet contemporaine pour diffuser des messages d’extrême droite – plus particulièrement de nationalisme blanc. » Une collection de publications destinées à déplacer la violence dans la sphère de l’ordinaire, voire du divertissement. Pire encore, l’artiste pointe du doigt une forme de propagande moderne, utilisant des filtres VHS et des enregistrements de mauvaise qualité pour faire passer du contenu officiel, venant du gouvernement, pour des reels publiés par des amateurs.

© Marcel Top
© Marcel Top

C’est donc en se jouant de la distance que l’administration Trump atténue les réactions viscérales face à une brutalité injustifiée. « Mais que faut-il penser d’un pays qui peut regarder une vidéo montrant un agent des services secrets assassiner une personne, sans qu’il y ait de consensus sur le fait que tirer trois fois sur quelqu’un est indéniablement répréhensible ? », s’interroge Joseph Rushmore. Pour ce photographe texan qui capture la consolidation de l’extrême droite aux États-Unis depuis plusieurs années, le meurtre de Charlie Kirk a été un élément décisif dans la mise en place de cette consolidation. Lors de ses funérailles, il « n’observe aucune proximité entre les 100 000 personnes venues lui rendre hommage – pourtant, elles étaient là ». Un froid apparent né, peut-être, d’une tendance de l’administration Trump à vouloir éliminer l’empathie. « Je suis attirée par la distance que la violence crée dans une société, la haine qu’elle tisse entre les gens et qui grandit lorsque la conspiration s’installe et qu’une compréhension commune n’existe plus », poursuit-il.

Ainsi, face à la montée d’une dureté nationale, encouragée par des réseaux sociaux dont les contenus nous insensibilisent à l’horreur, le rôle des photographes devient indispensable : « Malgré l’effondrement des médias, le photojournalisme et les reportages semblent d’autant plus urgents à réaliser. Il y a moins d’infrastructures et moins de ressources, c’est vrai, mais aussi plus d’espace pour raconter des histoires en dehors des récits officiels », affirme Brandon Tauszik.

© Brandon Tauszik
© Marcel Top
© Marcel Top

Une réponse à l’extrémisme

Mais lorsque le sujet qu’on traite « prolifère et est déjà photographié sous tous les angles », comme le rappelle Joseph Rushmore, comment parvenir à le faire exister hors de quelques secondes de scroll ? « J’essaie d’imaginer le rôle que mes images pourraient jouer pour les personnes qui les regarderaient dans 50 ans plutôt que celles qui les voient maintenant », dit-il. Une vision par-delà l’objectif qui le libère de toute interprétation trop littérale pour venir chercher l’invisible que lui-même, à première vue, ne perçoit pas.

Aux funérailles de Charlie Kirk, les corps qu’il capture émergent d’une sorte de brouillard, effaçant toute notion d’espace. Les protagonistes sont seuls, leurs visages figés dans l’émotion – théâtraux, irréels. En filigrane, le photographe semble retourner cette stratégie de la distance contre ceux qui la perpétuent. Sans contexte, ses portraits frôlent l’absurde, l’inquiétante étrangeté : l’inhumain dans un sujet qui, pourtant, l’est.

© Brandon Tauszik
© Brandon Tauszik

Brandon Tauszik, lui, tourne son objectif vers les opposants, ceux qui protestent, qui luttent contre la brutalité et le racisme ambiant. Au cœur des manifestations, au flash, il fige les gestes de soutien, les drapeaux – américains, mais aussi palestiniens – les pancartes qui tantôt se moquent tantôt revendiquent. De son travail émerge une antithèse des raids de l’ICE : « Ici, tout est public, collectif, fait pour être vu. Lorsque des milliers d’habitants de Los Angeles marchent dans la rue pendant des semaines, cela engendre un sentiment de proximité viscéral », affirme-t-il.  

Pour Marcel Top, enfin, la distance protège le message : « Je préfère la méthode et la retenue à la surenchère ». Pensée comme un véritable mémorial destiné à prouver la culpabilité d’un gouvernement qui refuserait de l’admettre, sa série « We Will Not Be Stopped » utilise les écrans de téléphones pour rediffuser des photos et extraits de communications officielles scannés, isolés et fragmentés. Autant de capsules révélant un endoctrinement des citoyens, désensibilisés à toute forme de compassion. « Bien que je conserve une archive complète des publications originales, il était important que l’œuvre elle-même ne présente jamais les images dans leur intégralité. Montrer le matériel brut risquerait de reproduire et d’amplifier le message que le projet cherche à examiner », explique-t-il.

Un manifestant anti-avortement interpelle la foule rassemblée devant le State Farm Stadium de Glendale, en Arizona, le dimanche 21 septembre 2025, pour l’événement « Construire un héritage : en mémoire de Charlie Kirk ». © Joseph Rushmore / Magnum Foundation
Des personnes en deuil se recueillent devant le siège de Turning Point USA à Phoenix, en Arizona, le samedi 20 septembre 2025, en hommage à Charlie Kirk, PDG assassiné de Turning Point USA. © Joseph Rushmore / Magnum Foundation

C’est donc en inversant le rapport à la distance que les photographes parviennent à faire place à la réflexion. Dans un territoire polarisé où les contenus se veulent binaires, faciles à ingérer et intégrer, ils préfèrent faire confiance au regardeur, en l’invitant à voir au-delà de l’évidence. Alors, peut-être, pourront-ils apprendre à reconnaître les mécanismes de propagande, les biais éthiques, les raccourcis esthétiques devenus la marque de fabrique « d’un gouvernement mais aussi d’un monde oscillant vers des politiques autoritaires », comme le décrit Brandon Tauszik. « Les fascistes détruisent la nuance, la beauté et la splendeur, et mon travail en est affecté, puisqu’il se lit comme une réponse à cela : un espoir d’entrevoir l’amour et la lumière au milieu de l’oppression et de la douleur », conclut Joseph Rushmore.

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