À Łódź, la fiction révèle le réel

Du 12 au 22 juin 2025 se déroule le Fotofestiwal de Łódź. Un événement faisant la part belle aux notions de propagande et de fiction, ainsi qu’à leurs influences sur la photographie contemporaine.

« En quoi les gens croient et comment organisent-ils leur perception du réel ? Quel ordre créent-ils pour comprendre et dompter la complexité de notre univers ? » Ce sont ces décisions, conscientes ou non, qui animent l’édition 2025 du Fotofestiwal, à Łódź. Autant de représentations qui influencent notre manière d’envisager notre environnement, transformant l’image en un outil de résistance ou de propagande.

Au cœur du programme principal, Debi Cornwall dévoile « Model Citizens », série déjà saluée aux Rencontres d’Arles 2024. L’ancienne avocate devenue photographe y explore la création de faux villages et communautés construits pour entraîner les soldats américains au combat. En filigrane, elle interroge les notions de performance et de jeu qui abreuvent notre citoyenneté.

© Debi Cornwall
© Michał Sita
© Paulina Mirowska
© Michał Sita
© Hoda Afshar

Lui aussi fasciné par le rôle du divertissement dans notre compréhension de l’histoire, Michal Sita s’inspire, dans son projet « History of Poland », du spectacle The Eagle and the Cross mis en scène dans une petite ville de 10 000 habitants où 300 personnes viennent performer des séquences ancrées dans la mythologie nationale. Enfin, c’est à travers la passion d’un groupe de skateboarders palestiniens que Maen Hammad dépeint la souffrance de son pays d’origine, entre dépassement de soi et camaraderie, il tisse une toile de fond faite de « violence, désir de liberté et recherche d’espace »

Stimuler l’esprit critique

« Le statut de ces images me fascinait : étaient-elles des documents mécaniques et objectifs d’un acte performatif ? (…) Ou pouvait-on considérer qu’elles offraient une sorte d’aperçu du passé lui-même ? », s’interroge Michal Sita. Au travers des expositions du Fotofestiwal, la notion d’objectivité s’efface, déterminée à brouiller les pistes. Et c’est par sa porosité qu’elle conduit le visiteur à se questionner : faut-il toujours remettre en cause la vision du réel qu’on nous présente ? Celle-ci n’est-elle pas obligatoirement influencée par les événements, les conflits, les enjeux géopolitiques ? L’histoire peut-elle, d’ailleurs, être objective ?

Pour Debi Cornwall, ces zones d’ombre sont justement les espaces les plus importants à analyser. « L’ouverture de l’exposition à Arles l’été dernier a eu lieu quelques jours seulement après les élections législatives en France, et le débat désastreux de Biden. C’était un moment historique : dans le monde entier, on prenait conscience du même phénomène que j’avais identifié aux États-Unis », confie-t-elle.

© Mate Bartha
© Mate Bartha
© Maen Hammad
© Maen Hammad

Une tension synonyme d’impact que Maen Hammad s’attache également à souligner : « Mon travail est consacré à ceux que je vois comme des amis et non des sujets. Cette proximité me permet d’illustrer ce que signifie vivre, créer, naviguer au sein d’un régime suprématiste raciste qui ne cherche qu’à dominer », affirme-t-il. 

Mais comment, alors, s’affranchir du simple reportage pour laisser à la narration visuelle le soin d’ancrer ces idées ? Dans ces trois projets, et dans de nombreux autres exposés à Łódź, les plans se font serrés, mettant en avant des détails – un contraste, une expression, une main tatouée, une autre manucurée. Partout, la lumière embellit les paysages, mais la menace est sourde, palpable. On la lit dans les pas des soldats, dans les bras levés vers le ciel, dans la perfection trop lisse d’une architecture. Sans cesse, elle indique qu’il nous faut observer, prendre le temps de questionner, enquêter pour exposer l’artifice tout en prenant conscience des ambiguïtés qui façonnent l’humain.

« Dans la version romancée du spectacle que je capture, le nationalisme et le catholicisme sont présentés comme des valeurs centrales de l’identité polonaise… Mais ce n’est qu’un aspect du travail. La dimension participative, ses mécanismes et la relation qu’elle entretient avec le temps m’intéressent tout autant », dit Michal Sita.

Maen Hammad, quant à lui, s’interdit de transformer les sportifs en « pions ou symboles », préférant « l’acte de témoignage ». Nourrissant ses clichés d’interviews, d’essais et de proses, il multiplie les couches pour évoquer le massacre par le prisme « d’une poursuite de la liberté – pas simplement une métaphore, mais plutôt une nécessité matérielle et émotionnelle ».

© Claudia Fuggetti
© Claudia Fuggetti
© Claudia Fuggetti
© Emilia Martin
© Massimiliano Corteselli
© Massimiliano Corteselli

Ainsi, par la fiction, les auteurs parviennent à faire état, à donner les armes en suggérant plutôt qu’en commandant. « Les médias et la politique se noient sous la désinformation, l’IA, les deepfakes et les spams. Le rôle de l’appareil photo doit donc changer pour convoquer l’air culturel que nous respirons. Je vois la mise en scène, la performance et le roleplay comme une manière de stimuler l’esprit critique », conclut Debi Cornwall. 

Le Fotofestiwal se déroule à Łódź, du 12 au 22 juin 2025. 

© Paweł Starzec
© Yorgos Lanthimos

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