Il n’est pas commun de parler de parfum dans Blind mais l’exposition de Francis Kurkdjian est un tel événement sensoriel, une exposition unique, une première mondiale dans le genre, qu’il est indispensable de l’évoquer. Francis Kurkdjian, maître parfumeur, directeur de la création parfum chez Dior, fondateur de sa propre Maison Francis Kurkdjian, y déploie une œuvre où le parfum devient matière, espace et sensation. Depuis 30 ans, son travail est traversé par une idée centrale : faire du parfum un langage, une forme, une sculpture. À l’origine, l’artiste Sophie Calle, bien connue du milieu de la photographie, lui demande s’il saurait reproduire l’odeur de l’argent. Comme une évidence, Kurkdjian choisit le billet de 1 dollar américain comme référence. C’est un billet qui a maintes fois été échangé et manipulé. Il a l’odeur de l’argent mais aussi des rues de New York. « Lorsque j’ai rencontré Sophie Calle en 1999, je n’étais créateur de parfum que depuis quatre ans seulement », raconte le parfumeur. « Elle a été l’incarnation d’une envie d’art que j’avais avant même de la rencontrer. Très jeune, j’ai connu le succès mais j’ai découvert aussi les réalités d’un métier qui est régi par de nombreuses contraintes. »
L’exposition, conçue comme une rétrospective autant qu’une exploration, retrace ainsi les dialogues du parfumeur avec d’autres arts — danse, architecture, performance, photographie. Dès l’entrée, le visiteur est confronté à la manière dont Kurkdjian conçoit l’olfaction comme un médium. La musique, l’espace, l’air, le corps y participent. Comme il l’explique : « La musique et le parfum ont un lien avec l’air : la musique est une vibration de l’air, le parfum est véhiculé par l’air. » Jouer avec l’air, c’est donc sculpter l’invisible. Cette idée traverse toute l’exposition, qui multiplie les diffuseurs de parfums, objets, dispositifs et installations conçus pour rendre perceptible ce qui, habituellement, ne l’est pas.
Dans les salles, les projets historiques répondent aux œuvres les plus récentes. Ici, on est invité à sentir l’odeur des parfums que les gantiers parfumeurs appliquaient à la Renaissance sur les gants utilisés par les cavaliers pour cacher les odeurs du cheval. Là, à apprécier le parfum de Marie-Antoinette. Plus loin, on renifle des odeurs plus brutes, comme celle de la terre, ou celle de telle ou telle fleur. On découvre aussi les collaborations performatives de Francis Kurkdjian, par exemple avec le violoncelliste et directeur musical de l’Orchestre de Paris, Klaus Mäkelä: un concert-performance d’un format inédit les a réunis sur la scène de la Philharmonie de Paris, le 22 décembre 2022, durant lequel des accords parfumés ont été libérés,pour chacun des 5 mouvements de la Suite pour violoncelle n°2 de Jean-Sébastien Bach.
Au fil du parcours, l’exposition dévoile la recherche d’un créateur pour qui l’olfaction est une forme d’écriture, d’autant plus que le parfum n’est pas protégé par le droit d’auteur, et peut être copié. Marina Genet, directrice de la communication de Maison Francis Kurkdjian, résume cette relation singulière entre l’artiste et son médium : « Francis a toujours cherché à partager le parfum autrement, à sortir d’un rapport purement commercial ou cosmétique. Il veut raconter des histoires, provoquer des émotions, ouvrir un espace de liberté. » Cette approche sensorielle — exigeante, curieuse, souvent expérimentale — nourrit toute la scénographie du Palais de Tokyo, sachant que Francis Kurkdjian est le seul parfumeur au monde à produire ce genre d’œuvres d’art en parallèle de ses créations commercialisées.
L’homme a longtemps travaillé avec des danseurs, et la gestuelle du corps a façonné sa compréhension de la diffusion des odeurs. « Le geste est essentiel pour lui », confie encore Marina Genet. « Dans chaque création, il y a une manière d’entrer, de sortir, de respirer, comme si le parfum était un mouvement. » Cette manière de donner corps au parfum prend une dimension particulière dans la collaboration avec Sophie Calle. Leur travail commun, entamé il y a plus de 20 ans, témoigne d’une attraction mutuelle : une artiste qui interroge le manque, l’absence, les traces ; un parfumeur qui tente de rendre visible ce qui s’évapore.
Les images de parfum selon Christelle Boulé
Au cœur de cette cartographie sensible, le travail de la photographe canado-suisse Christelle Boulé ouvre une respiration visuelle. L’artiste expose un ensemble de photogrammes issus de son projet « Expanded Drops », dans lequel elle fait réagir directement les parfums de la Maison Francis Kurkdjian (Baccarat Rouge, Grand Soir, Petit Matin…) sur du papier argentique couleur. Quelques gouttes suffisent pour déclencher une explosion de formes, de strates et de couleurs — un langage abstrait qui matérialise l’invisible.
Elle raconte : « J’ai commencé en déposant simplement quelques gouttes de parfum sur du papier photosensible. Ce geste très simple m’a fascinée : l’odeur devenait couleur, texture, réaction chimique. » Les surfaces photographiques se transforment alors en terrains d’alchimie, où les compositions olfactives laissent des empreintes uniques, impossibles à reproduire. Christelle Boulé ne cherche pas à traduire le parfum. Elle lui donne une existence visuelle autonome, qui n’a de sens que par la réaction du parfum lui-même. « Je ne cherche pas simplement à illustrer l’odeur. Je cherche la trace, l’empreinte, quelque chose qui témoigne d’un passage, même infime. » Une approche qui résonne fortement avec la démarche de Kurkdjian, pour qui l’olfaction est un champ expérimental ouvert.
Dans cette série, chaque photogramme dialogue ainsi avec les créations présentées par la maison. L’approche de Boulé est profondément matérielle. Là où Kurkdjian travaille l’air, elle travaille la surface. « Le parfum réagit différemment selon son âge, sa composition, son degré d’oxydation », explique-t-elle. « Ce qui m’intéresse, c’est ce petit moment où la matière se transforme, où quelque chose apparaît. Chaque parfum a une personnalité propre. Certains explosent en couleur, d’autres sont plus ternes. On ne peut jamais savoir à l’avance ce qui va se passer. » Les couleurs ne sont jamais choisies, elles résultent d’un processus chimique imprévisible — de cette rencontre entre une matière invisible et une lumière contrôlée.
Cette fragilité, cette impossibilité de refaire deux fois la même image, est au cœur de la série. Elle donne aux photographies une dimension quasi-documentaire : elles sont les archives d’un instant, d’un parfum, d’un geste. Au Palais de Tokyo, ces œuvres prolongent ainsi l’intention de l’exposition : donner une forme à ce qui n’a pas de forme — un parfum, une émotion. Ses photogrammes, vibrants et fragiles, font écho à l’idée d’une écriture olfactive que Kurkdjian incarne depuis trois décennies. Et peut-être au droit d’auteur. « Ce serait quand même bien que les parfums soient protégés par le droit d’auteur, comme mes images », explique Christelle Boulé.
« Eden », une expérience VR au croisement du réel et de l’olfactif
La dernière partie de l’exposition plonge le visiteur dans une expérience immersive inédite : « Eden », une œuvre en réalité virtuelle conçue par le metteur en scène Cyril Teste et l’artiste Hugo Arcier, où le parfum devient un vecteur narratif et sensoriel. L’installation invite à parcourir un paysage onirique, une sorte de jardin originel fragmenté, où chaque élément visionné est accompagné d’une odeur différente.
En regardant autour de soi, dans le casque VR, on découvre l’image de plantes, d’arbres, fleurs, terre, toutes accompagnées de leur parfum respectif, diffusé par une petite boite sous le nez. Puis les choses se gâtent, un orage éclate, et toutes ces senteurs sont accompagnées par celle de la pluie. Une pléiade d’odeurs naturelles qui font voyager. « Francis aime travailler avec des artistes qui repoussent les limites du possible », explique Marina Genet. « La VR ouvre une nouvelle porte : celle d’un espace où l’odeur peut créer une émotion aussi forte que le son ou l’image. Ici, le parfum est un guide. C’est la première fois que beaucoup de visiteurs comprennent physiquement comment une odeur peut organiser une narration. »
L’exposition montre ainsi comment Kurkdjian, Teste et Arcier conçoivent le parfum comme un espace immersif total, qui dépasse largement la dimension cosmétique ou décorative. L’œuvre VR dialogue avec l’ensemble du parcours : les installations olfactives, les objets, les performances et les collaborations artistiques composent une même écriture, où l’air devient matière à sculpter. On sort de l’expérience en ayant l’impression d’avoir voyagé autrement. Le parfum ne sert pas à illustrer. Il sert à ressentir.
« Je trouve excitant de vivre avec mon époque », dit Francis Kurkdjian. « Mon père a été, dans les années 1960, l’un des pionniers de l’informatique en France. J’ai toujours aimé la technologie. Comment passer à côté de la réalité virtuelle ? Si demain, le monde se virtualise totalement, l’odeur ne disparaitra pas pour autant. L’odorat est ce qui nous différencie de la machine pour vivre et donc pour exister. C’est intrinsèquement lié à notre humanité. La sensorialité définit un rapport au corps. Quand je compose un parfum, je passe par des sensations, par des mots, par des images. Tout ce que je ne peux pas dire à travers ces mots, ces sensations et ces images, le parfum va me permettre de l’exprimer. »
« Parfum, sculpture de l’invisible » est à voir au Palais de Tokyo, à Paris, jusqu’au 23 novembre 2025. Plus d’informations sur Maison Francis Kurkdjian ici. Plus d’informations sur Christelle Boulé ici.