De Chaplin à Hitler, l’odyssée de James Abbe

Pionnier du photojournalisme moderne, il a traversé le siècle en équilibriste, armé d’un simple boîtier et d’un culot phénoménal. Du glamour d’Hollywood au Troisième Reich, son œuvre résonne comme un signal d’alarme.

Berlin, février 1933. James Edward Abbe loge à quelques centaines de mètres de l’ambassade de France où 700 Juifs paniqués sollicitent des visas pour Paris. Non loin de là, le leader communiste Thälmann croupit dans sa cellule. « Berlin est pour le moment ce qui s’avère être le tremplin quand le monde bascule dans l’abîme », écrira-t-il dans ses mémoires.

L’Américain photographie Hitler au faîte de son ascension, Goebbels dans son bureau, Göring dans ses ors. Le contraste avec sa vie d’avant est saisissant. 15 ans plus tôt, il persuadait Charlie Chaplin de poser pour lui en civil, sans maquillage. « Il avait l’œil d’un photographe, le flair d’un journaliste et le sens des contacts humains », résume l’auteure Mary Dawn Earley dans le livre Stars des années 20. « Ajoutez à cela un humour époustouflant ».

Né dans le Maine en 1883, James Abbe grandit d’abord dans le New Hampshire, puis à Newport News, en Virginie, où son père vend pêle-mêle partitions et appareils Kodak dans la librairie familiale. À 12 ans, le garçon obtient son premier boîtier pour un dollar et immortalise tout : les lancements de cuirassés, les troupes embarquant pour Cuba, les incendies. Il développe ses négatifs à toute allure, imprime des cartes postales et les vend aux badauds encore chauds du spectacle.

« Nous vendions des cartes pour 10 cents pièce ou trois pour 25 cents et en quelques heures, nous réalisions 200 dollars de vente », se souvient-il. En 1898, il photographie le cuirassé USS Maine peu avant son explosion à La Havane. Le cliché devient un document historique, mais aucun journal américain ne publie encore de photos à l’époque. Frustré, James Abbe pressent déjà que l’image détrônera bientôt le texte.

Portrait du photographe hollywoodien américain James Abbe, vers 1920.
© James Abbe Archive
Jeanne Eagels, 1919. © James Abbe Archive

Broadway sous les projecteurs

En 1917, il débarque à New York avec sa femme, ses trois enfants et son book. Manhattan l’accueille dans un atelier minuscule de la 67ᵉ Rue Ouest, éclairé au miroir et à la lumière naturelle. Le Saturday Evening Post lui achète ses photos de collégiens cinq dollars pièce. Abbe tient son billet d’entrée dans le monde du portrait. Deux ans plus tard, son portrait de l’actrice Jeanne Eagels au profil mélancolique, sculpté par la lumière, orne la une du journal.

« C’était la première fois que ce magazine publiait une photo en couverture », notera le conservateur Brooks Johnson. « Cela fit date dans l’histoire de la presse ». Mais c’est sur les planches que James Abbe révèle l’étendue de son talent. Un jour, l’acteur John Barrymore refuse net de poser en studio. Ironique, il lui lance qu’à moins d’être « totalement dépourvu d’imagination », un photographe devrait opérer parmi les décors et les accessoires.

James Abbe relève le défi. De deux heures à cinq heures du matin, il installe projecteurs et caméra sur la scène de Broadway et photographie Barrymore et son frère Lionel en costumes Renaissance, sculptés par la lumière crue des projecteurs. « Dès cette nuit, chaque production de Broadway devint une affaire Photo by Abbe », triomphera-t-il. « J’avais ouvert un nouveau champ de la photographie de scène en utilisant les lampes de mille watts que l’on trouve dans chaque théâtre ».

L’éclairage et la proximité avec ses sujets deviennent sa marque de fabrique. « Il utilisait des miroirs pour refléter une lumière chatoyante dans les zones d’ombre. Dans beaucoup de ses portraits, ses sujets semblent rayonner », analysent les historiens David Fahey et Linda Rich dans Masters of Starlight. Cette aura quasi mystique attire le Tout-Hollywood dans son studio, de Pola Negri à Rudolph Valentino.

Cap sur Hollywood

En 1920, James Abbe s’installe en Californie pour se rapprocher de l’industrie du cinéma. La star de l’époque, Mary Pickford, le reçoit sur le tournage du film Suds. « Même dans mes photos fixes, elle insistait sur la perfection », se remémore-t-il. Trois heures durant, l’actrice pose en souillon londonienne, puis en enfant royale parée de bijoux. Il fixe sur la pellicule son visage poupin sous une cascade de perles et de tulle, ses boucles irradiées par ses contre-jours signature.

Dans un cliché devenu culte, le photographe condense l’essence de la star du cinéma muet telle que Hollywood l’avait conçue dans son âge d’or : innocence coquette, optimisme insubmersible. « Le portrait saisit dans son expression l’esprit quintessentiel qui fit de Mary Pickford l’amour de l’Amérique pendant tant d’années », écrit Terence Pepper, conservateur à la National Portrait Gallery de Londres, dans Limelight.

Rudolph Valentino et Natasha Rambova, New York, 1922. © James Abbe Archive
Mistinguett, Paris, 1925. © James Abbe Archive
Mary Pickford dans Tess of the Storm Country, 1922.
© James Abbe Archive

Les choses se corsent avec Chaplin. Le comédien est resté introuvable pendant des semaines et a manqué cinq rendez-vous. Au sixième, il surgit enfin. «50 membres du personnel du studio se tenaient derrière mon appareil tandis que j’opérais. Ils n’en pouvaient croire leurs yeux », écrira le photographe. Finalement, Chaplin se montre docile, aimable, si plein de bonne volonté qu’Abbe prend 40 clichés de lui en une heure. «Un record ».

L’actrice Lillian Gish le convie en Italie en 1923. Durant sept mois, Abbe la photographie en nonne éperdue et découvre un jeune inconnu londonien, Ronald Colman. « Nous avons testé Colman avec une moustache dessinée pour le rendre plus italien, et par la suite elle devint un ajout permanent », raconte-t-il. Les portraits de l’acteur sous le soleil toscan, nimbés de lumière poudreuse créée par une hélice d’avion soufflant de la poussière, comptent parmi les chefs-d’œuvre de James Abbe.

« La sensibilité des poses transforme les photographies en portraits iconiques », saluera Terence Pepper. Le monde du spectacle entraîne le photographe à Paris, dès 1923. Installé rue du Val-de-Grâce avec Polly Shorrock, ancienne Ziegfeld Girl devenue sa troisième épouse, il capte Mistinguett au faîte de sa gloire, perchée sur des tabourets à trois marches, coiffée de crêtes de plumes de paradis et de coiffes incrustées de diamants. Ou la super star Théâtre des Champs-Elysées, Joséphine Baker.

Mary Pickford telle qu’elle apparaît dans la séquence onirique du film Suds (1920). © James Abbe Archive
Charlie Chaplin sur le tournage du film « Le Pèlerin », Hollywood, c. 1921. © James Abbe Archive

Observant les troubles économiques croissants en Europe, il bascule dans le photojournalisme en 1927. « Il avait un bon flair pour être au bon endroit au bon moment », témoignera Tina Fredericks, fille de Kurt Szafranski, le directeur artistique de la maison d’édition Ullstein. James Abbe sillonne l’Europe pour le Berliner Illustrirte Zeitung, VU, le New York Times. Il couvre entre autres l’actualité des usines Krupp et photographie l’immense cinéaste Eisenstein dans sa salle de montage à Moscou.

« Je l’ai rencontré le 23 janvier 1928, le jour de son 30e anniversaire, et j’ai découvert qu’il venait de terminer neuf mois de tournage d’Octobre », notera le photographe. En 1929, il traverse le Mexique en pleine guerre civile. Seul étranger présent à la bataille de Jiménez, il établit « le modèle du photojournaliste nomade d’aujourd’hui », selon le conservateur Brooks Johnson.

Portrait de James Abbe portant une veste en cuir et un bonnet de fourrure lors de son séjour en Russie, vers 1928. © James Abbe Archive
Sergueï Eisenstein dans sa salle de montage, Moscou, 1928. © James Abbe Archive

Face aux tyrans 

En avril 1932, James Abbe frappe son coup de maître : il photographie Staline au Kremlin. Un scoop mondial ! Muni d’un simple Kodak pliant, il obtient 25 minutes en tête-à-tête. Le cliché montre Staline assis sous un portrait de Marx, souriant, modeste, incarnation du père bienveillant. « Son choix personnel de clichés prouve qu’il voulait être vu comme la figure paternelle souriante », analysera l’historien Bodo von Dewitz, conservateur au Museum Ludwig de Cologne. En guise de remerciement, Staline enverra au photographe un tirage autographié.

Dès lors, James Abbe fait de l’Allemagne nazie son terrain de chasse. En 1932, Ernst « Putzi » Hanfstaengl, chef de presse du parti nazi, l’autorise à circuler librement dans la Maison brune. Il photographie les SA sous une horloge ornée de swastikas. En mars 1933, perché sur une branche de tilleul, il documente l’inauguration du nouveau Reichstag à Potsdam. Pour Bodo von Dewitz, « James Abbe fut parmi les plus éminents représentants du photojournalisme pendant la République de Weimar ». 

Garçon allemand en uniforme. © James Abbe Archive
Joseph Staline au Kremlin, Moscou, 1932. © James Abbe Archive
Maison Brune, Munich, 1931. © James Abbe Archive

Pourtant, le Times relègue ses clichés au bas de page, dominés par une photo de labour en Cornouailles. « Au moment de l’apaisement, il était difficile de placer des histoires qui attiraient l’attention sur la réalité des événements en Allemagne », regrette Terence Pepper. Abbe photographie aussi le boycott des commerces juifs le 1er avril et l’autodafé du 10 mai à Berlin. L’ambiguïté est réelle : en photographiant Hitler avant la prise de pouvoir, James Abbe a peut-être contribué malgré lui à légitimer le futur dictateur. « Martin Munkacsi, après l’article sur Hitler, avait exprimé l’opinion qu’Abbe devait avoir eu besoin de beaucoup de savon pour se laver », rapporte von Dewitz. 

« Je ne suis qu’un photographe, le seul photographe étranger à Berlin », se défendra James Abbe. Dans la presse étrangère, les titres de ses reportages témoignent d’un sarcasme explicite. « Germany’s Three Musketeers », « Dictators I Have Shot ». « En utilisant le double sens, Abbe décrivit comment tirer sur un tyran et vivre pour raconter l’histoire », note Johnson. En 1936, il couvre la guerre d’Espagne. « L’expérience le détourna de la photographie car c’était un conflit si brutal », explique sa petite-fille Jenny Abbe. Il rentre aux États-Unis, rompt définitivement avec Polly et se reconvertit dans la radio.

L’écho des années noires

De 1939 à 1961, il commente l’actualité sur les ondes. « Ses commentaires sont fascinants. Il comprenait viscéralement ce qui était en jeu pendant la guerre », poursuit Jenny, qui œuvre à faire redécouvrir le travail de son grand-père. « Il y a tellement de parallèles avec ce qui se passe en ce moment. ».

90 ans après, les reportages de James Abbe sur la montée du nazisme résonnent comme des prophéties. L’Europe frissonne à nouveau. Les populismes renaissent, les démocraties vacillent. James Abbe, lui, a regardé, documenté, alerté sans relâche. L’homme n’en était pas moins insaisissable. Il aura comptabilisé pas moins de quatre mariages, huit enfants et des dizaines de pays traversés.

A quoi peut tenir une telle force de caractère ? Pas à sa taille, semble-t-il. « Il était très petit », décrit Jenny. « Il avait la capacité de naviguer à travers toutes sortes de circonstances d’une manière très légère et très persuasive. Il était si engageant et drôle que la plupart des gens lui pardonnaient facilement son insistance ».

Du Newport News à Moscou, de Chaplin à Hitler, James Abbe aura été ce « vagabond photographe » qui captura le siècle en pleine mutation. Avec Kurt Korff et Kurt Szafranski, il inventa le photo-essai, mêlant images et textes, témoignage et style. Pionnier essentiel et pourtant largement oublié, il laisse une œuvre immense, miraculeusement préservée par ses descendants. Reste cette inquiétude sourde en contemplant ses clichés berlinois de 1933 : et si l’histoire bégayait ?

James Abbe et Charlie Chaplin à Hollywood, c. 1921. © James Abbe Archive
Autoportrait, New York studio, 1917. © James Abbe Archive

Une exposition itinérante axée sur les États-Unis présentant l’œuvre de James Abbe, « An Age of Change: The Works of American Photographer James Abbe », tournera jusqu’en 2030 grâce à l’agence artistique californienne Exhibit Envoy.

Pour en savoir plus sur James Abbe, rendez-vous sur le blog des Archives James Abbe.

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