Denise Bellon, aux lisières du monde

Le mahJ célèbre la première rétrospective parisienne de la photographe qui a traversé le 20e siècle pour révéler la beauté et la force de ses existences marginales, qu’elles soient sociales, artistiques ou politiques.

Sur trois niveaux, l’exposition « Denise Bellon, un regard vagabond » déploie près de trois cents tirages de l’une des photographes les plus injustement méconnues. Née Hulmann en 1902 dans la bourgeoisie juive alsacienne, elle divorce à vingt-huit ans et se lance dans la photographie en autodidacte. Yannick Bellon, sa fille cinéaste, la décrit comme une « jeune et séduisante routarde, armée d’un Rolleiflex, éprise de liberté et d’indépendance ».

En 1934, elle cofonde Alliance Photo, la première agence coopérative de photojournalisme. Cette structure inédite lui permet de conserver une liberté totale tout en assurant la diffusion de ses images. Dès le début se dessine une ligne directrice : traquer les lisières. Géographiques d’abord. Des Balkans en 1934 à Djerba en 1947, de la Finlande menacée par l’Armée rouge à l’Afrique-Occidentale française en 1939, Denise Bellon sillonne les bordures de l’Europe, les franges de l’Empire.

« Sur les pistes du Maroc », titre la Revue Matford en octobre 1936. Ce voyage révèle sa méthode. A Casablanca, elle pénètre le bidonville de Ben M’Sik. Elle s’infiltre sans fard dans le quartier réservé de Bousbir, photographiant comme des starlettes les prostituées qui posent devant elle, corps nus ou voilés. Mais c’est près de Marrakech qu’elle livre l’une de ses images les plus modernistes : des moissonneuses berbères battent le blé dans un curieux ballet.

Moissonneuse berbère, environs de Marrakech, Maroc, 1936. © Denise Bellon/AKG

Son œil transforme la scène rurale en composition abstraite. Les gerbes jaillissent en contre-plongée vertigineuse, dessinant des lignes obliques qui strient le ciel. Cette photographie sera souvent reproduite car elle évoque « une réalité rurale universelle », note Nicolas Feuillie dans le catalogue de l’exposition signé Delpire, tout en affirmant une vision résolument moderne du travail agricole. Cette quête des marges géographiques se double bientôt d’une fascination pour les marges sociales.

Zone interdite

La Zone parisienne, un bidonville ceinturant la capitale, draine les photographes depuis Eugène Atget. Mais Bellon ne se contente pas de documenter la misère. Le 2 février 1939, elle est la seule femme photographe admise à immortaliser une noce somptueuse : Valentina Rodrigues, Gitane espagnole, épouse John Smith, Rom américain fortuné issu d’une famille de diamantaires. Elle saisit le versement du « prix de la mariée » en or et en bijoux, un moment rituel rarement photographié.

Son Rolleiflex, « toujours maintenu à mi-corps », impose une distance spécifique avec les sujets, analysent les historiennes Ilsen About et Adèle Sutre. Cette technique crée un rapport d’égalité avec les personnes photographiées. « Les participants se transforment en figures intemporelles et allégoriques », poursuivent les historiennes. Une femme se mue en papillon en jouant avec les pans de sa longue jupe. Des mères portant de jeunes enfants dans leurs bras composent des figures de madones.

Jeune garçon dans un quartier juif, Djerba, Tunisie, 1947. © Denise Bellon/AKG
Gitane et son enfant, La Zone, Paris, 1938.
© Denise Bellon/AKG

En 1942, Denise Bellon se réfugie à Lyon. Le nom de son premier mari, Jacques Bellon, la protège. Ce dernier prête généreusement ses papiers d’identité à Armand Labin, second époux de la photographe, journaliste juif roumain basculé dans la Résistance. Masquant sa propre judéité, Denise Bellon poursuit son activité clandestine. Dans les traboules, ce dédale obscur d’escaliers et de passages reliant les rues, elle photographie sa fille Loleh dévalant les marches.

Murs décrépis, lumière spectrale filtrant par une lucarne haute. L’image capte l’atmosphère de crypte sans jamais nommer la clandestinité. « Ce clair-obscur si présent dans nombre de clichés » ne relève pas d’un choix esthétique mais d’une nécessité historique, observe l’historien Laurent Douzou. La pénombre devient une métaphore visuelle de l’Occupation. Le contraste violent entre zones d’ombre et rais de lumière suggère un climat où chacun se terre, où l’on ne se montre qu’à demi.

Loleh dans une traboule, quartier de la Croix-Rousse, Lyon, 1942.
© Denise Bellon/AKG
Enfants jouant, Maison des enfants de Moissac, 1945.
© Denise Bellon/AKG

La photographe va aussi couvrir le dernier maquis républicain espagnol retranché dans l’Aude, fin 1944, pour le quotidien Midi libre. Mais c’est à Moissac, en 1945, qu’elle livre ses clichés les plus bouleversants. La maison des Éclaireurs israélites y avait caché « plus de cinq cents enfants juifs » entre 1939 et 1943. La photographe surgit au moment des retrouvailles entre les familles et ces enfants sauvés de la déportation. Sur un sol poussiéreux, deux fillettes dansent en se tenant les mains, riant aux éclats.

En retrait, une petite observe. « Ils chantent, ils dansent, ils jouent et font de la gymnastique, sous le regard protecteur de Shatta et Bouli Simon », décrit l’historienne Catherine Lewertowski. Aucun pathos. Juste la vie qui reprend. « A Moissac, la tragédie n’était pas jouable. On a choisi la vie et on a gagné », a déclaré Shatta Simon, directrice de la maison. Bellon photographie précisément ce choix : la résilience sans emphase, la joie reconquise.

Deux ans plus tard, à Djerba, elle documente avec la même attention un judaïsme préservé en marge de la modernité occidentale. Mais une autre marge l’attire déjà ailleurs : le surréalisme. Liée aux sœurs Maklès — à Sylvia qui épousera Georges Bataille puis Jacques Lacan, et à Rose mariée à André Masson —, Denise Bellon fréquente les surréalistes dès l’avant-guerre. André Breton lui confie la couverture exclusive de leurs expositions de 1938 à 1965.

Denise Bellon, Paris, vers 1930.
© Denise Bellon/AKG
Denise Bellon sur une route d’Albanie, 1934.
© Denise Bellon/AKG

L’art en marge

C’est ainsi qu’elle immortalise le Taxi pluvieux de Salvador Dalí, un mannequin blond au volant d’un taxi doté d’une douche et recouvert de lierre. Son reportage ne se contente pas de documenter. « Elle continue à s’intéresser aux créations plastiques réalisées par des individus en marge de l’art : enfants, amateurs du dimanche et aliénés », note l’historienne Damarice Amao. En 1947, elle se rendra à Rodez pour photographier les œuvres de patients de la clinique psychiatrique du docteur Ferdière.

Elle-même côtoie l’intelligentsia progressiste, rompant avec les conventions bourgeoises de sa famille avec une élégance désinvolte. Henry Miller, croisé lors d’un voyage en Espagne en 1953, la décrit comme un « pèlerin d’autrefois ». « Jamais fatiguée, jamais de mauvaise humeur, jamais découragée. […] Qu’elle puisse aller voir tous les pays du monde et tous les êtres et même les astres — parce qu’elle a des yeux qui voient ».

Simone de Beauvoir au Café de flore, Paris, 1945. © Denise Bellon/AKG
Portrait de mon mari (le journaliste Armand Labin, second époux de Denise Bellon, lisant le Midi libre, journal qu’il avait fondé en 1944 à la Libération), Montpellier, 1950. © Denise Bellon/AKG
Le taxi pluvieux de Salvador Dalí, exposition internationale du surréalisme, Paris, 1938.
© Denise Bellon/AKG
Baignoire d’Henri Langlois, Paris, 1945.
© Denise Bellon/AKG

Des yeux qui se posent aussi sur son propre corps. Son autoportrait de 1934 en témoigne : allongée sur le béton brut d’un quai parisien, elle se positionne elle-même en marge du cadre, corps oblique, sourire aux lèvres. La posture est aussi insolente que joyeuse. Sur l’esplanade du Trocadéro en 1939, elle photographie sept nageuses de l’institut Corposano brandissant des ballons noirs en contre-plongée vertigineuse. Leurs corps sculptés par la lumière dessinent une géométrie parfaite et sensuelle.

« Elle emblématise la sensibilité d’une large part de la judaïcité française au 20e siècle : laïque et progressiste, éloignée de la pratique religieuse mais restée fidèle aux valeurs du judaïsme », écrit Paul Salmona, directeur du mahJ. « Intégration et rupture », voilà les deux tensions qui irriguent son regard. Intégrée par sa formation philosophique, ses amitiés littéraires. En rupture par ses choix de vie (divorce, profession masculine), ses sujets (les déclassés, les exclus).

Paradoxe ultime, celle qui photographia les marges pendant quarante ans demeure elle-même marginale dans l’histoire de la photographie. « Ses clichés des expositions internationales du surréalisme ont souvent été reproduits mais de larges pans de son œuvre restent à découvrir », notent les commissaires Eric Le Roy et Nicolas Feuillie. Il aura fallu attendre 2001 pour le documentaire Le Souvenir d’un avenir de Yannick Bellon et Chris Marker. Et 2025 pour cette rétrospective parisienne.

Denise Bellon, morte en 1999 à 97 ans, aura traversé le siècle les yeux grand ouverts sur les confins du monde. Vagabonds, certes. Mais impitoyablement lucides.


Plongeoir de la piscine municipale, Casablanca, Maroc, 1936. © Denise Bellon/AKG
Sauts en parachute de la tour Eiffel à Paris lors de l’Exposition Internationale de 1937. © Denise Bellon/AKG
Autoportrait, Paris, 1934. © Denise Bellon/AKG

« Denise Bellon. Un regard vagabond » est à découvrir jusqu’au 8 mars 2026 au Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, à Paris.

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