Cet été, Baden est redevenue le cœur battant de la photographie environnementale. Du 13 juin au 12 octobre 2025, la station thermale autrichienne a accueilli la septième édition du Festival La Gacilly-Baden Photo, réunissant quelques-uns des meilleurs photographes au monde dans une célébration de l’art, de la conscience et de l’humanité partagée. Sous la devise « Australie & Nouveaux Monde », le festival a proposé un parcours de plus de 40 expositions à travers parcs, jardins et rues — accessibles librement, 24h/24.
L’édition 2024, dédiée au « patrimoine naturel », avait déjà suscité un fort engouement. Les résultats parlent d’eux-mêmes : plus de 320 000 visiteurs ont découvert les expositions en plein air à Baden en 2024, un record qui confirme la réputation du festival comme le plus grand événement photographique en plein air d’Europe. Les résultats définitifs pour 2025 sont en cours, mais le festival anticipe 336 288 visiteurs pour cette année. En y ajoutant le Festival Photo La Gacilly en Bretagne (300 000 visiteurs), The Garden Tulln (148 000 visiteurs) et le Global Peace Photo Award à Bratislava (66 000 visiteurs), l’initiative franco-autrichienne (le festival est un prolongement de l’édition à La Gacilly en Bretagne) a atteint au total 885 000 visiteurs. Ces chiffres racontent une réussite, mais ils traduisent aussi un impact plus profond, ancré dans l’éducation, la culture et le développement durable.
La valeur économique générée pour la région a été estimée à 7,6 millions d’euros en 2024, selon le directeur du tourisme de Baden, Klaus Lorenz, tandis que la valeur médiatique avoisinait 4 millions d’euros, avec des retombées dans National Geographic, Der Standard, Profil, Kurier, FAZ et Stern. 91 journalistes nationaux et internationaux ont assisté au vernissage et à la Longue Nuit de la Photographie, pour un total de 447 sujets presse de qualité à travers l’Europe. Depuis sa création, l’événement s’est imposé aux côtés des Rencontres d’Arles, de Visa pour l’Image et de Paris Photo — remarquable pour un festival lancé il y a seulement sept ans.
L’édition 2025 a continué d’élargir le partenariat entre la France et l’Autriche, confirmant La Gacilly-Baden Photo comme la plus importante initiative culturelle franco-autrichienne et une plateforme européenne majeure du dialogue photographique. Sa direction curatoriale, menée par Lois Lammerhuber et Cyril Drouhet, a de nouveau proposé un équilibre convaincant entre exigence artistique et conscience environnementale. À travers les œuvres de plus de 30 photographes venus de 15 pays — Australie, Brésil, Japon, Iran, Afrique du Sud, États-Unis, etc. — le festival a montré comment la photographie peut nous aider à comprendre et à protéger un monde en mutation.
Le focus thématique « Australie & Nouveaux Mondes » a résonné avec force. Parmi les artistes présentés, Trent Parke, Narelle Autio, Matthew Abbott et Bobbi Lockyer ont révélé la beauté fragile et les réalités d’un continent à la fois béni et menacé. Leurs images d’incendies et de sécheresses, d’océan et de ciel, reflètent l’équilibre complexe entre humanité et nature. À Baden, des expositions parallèles abordaient d’autres enjeux environnementaux et sociaux à l’échelle du globe, de Feed the Planet de George Steinmetz au voyage poétique de Gaël Turine dans les forêts sacrées du Bénin. Ensemble, elles ont formé un dialogue visuel sur la résilience, la créativité et l’espoir.
Au-delà de sa dimension artistique, La Gacilly-Baden Photo demeure un projet civique et pédagogique. En 2024, le festival a organisé 99 événements associés : conférences, ateliers, projets collectifs. Son Festival Photo des Écoles, reliant 16 établissements bretons et 16 de Basse-Autriche, a favorisé l’échange interculturel et l’apprentissage créatif des jeunes. Le programme de résidences — avec l’autrice Irmie Vesselsky et la photographe Ina Künne — a souligné l’engagement du festival en faveur de nouvelles voix et de nouveaux regards.
Accessibilité et inclusion sont au cœur de son identité : en plein air, sans barrière et entièrement gratuit, le festival transforme l’espace public de Baden en scène vivante de la photographie. Plus de 1 500 photographies, dont certaines atteignent 200 m², jalonnaient sept kilomètres de parcours, mêlant art paysager et photographie dans une expérience fluide. Les visiteurs déambulaient entre parcs, ruelles et berges, découvrant non seulement les œuvres mais aussi un lien renouvelé à la nature.
En temps d’incertitude, La Gacilly-Baden Photo demeure un vecteur d’optimisme, de beauté et d’action. Le festival considère la photographie comme « le moteur culturel le plus puissant de notre époque » — un médium qui fédère autour des enjeux de coexistence, de durabilité et de paix. « Regarder, réfléchir, agir », résume son directeur Lois Lammerhuber. Chaque image et chaque récit deviennent une invitation à la prise de conscience — et un appel à prendre soin.
Née d’une collaboration entre deux petites villes, La Gacilly-Baden Photo est devenue un phare culturel. Ses partenariats internationaux, ses programmes environnementaux et son public grandissant démontrent ce que l’art accomplit lorsqu’il s’allie à la conviction. Avec une affluence record, une couverture médiatique remarquable et des retombées économiques et sociales indéniables, l’édition 2025 s’impose comme un succès — pour les organisateurs comme pour tous ceux qui croient que la photographie peut changer notre manière de voir, et de protéger, le monde.
Dans l’entretien qui suit, Lois Lammerhuber revient pour Blind sur l’évolution du festival et ses enjeux.
Le Festival La Gacilly-Baden Photo a connu une croissance régulière depuis sa création. Comment décririez-vous cette évolution — en termes d’échelle, de public et de reconnaissance — et quelle est votre vision à long terme ?
Le festival a atterri à Baden comme l’« Enterprise » de Star Trek. Ce n’est pas un projet qui a grandi lentement : il est arrivé d’un coup, emportant la petite ville dans sa tempête, avec 189 258 visiteurs dès la première année. Et en 2025, nous avons pu accueillir 336 288 amateurs de photographie. La réponse médiatique internationale est impressionnante : de The Guardian à La Repubblica, de Stern à la Neue Zürcher Zeitung. Nous obtenons en moyenne six parutions par jour de festival. Et, de ce que je vois et entends, après huit ans, tout le secteur nous connaît.
Comment décririez-vous la relation avec la commune française de La Gacilly et son maire Jacques Rocher, qui constitue un socle important pour l’implantation du festival à Baden ?
Notre relation est fondée sur l’amitié. Et sur une vision : convaincre Jacques de coopérer pour faire exister le festival deux fois, en Europe de l’Ouest et en Europe de l’Est, à 1 600 km de distance. Le même, mais pas tout à fait — dans le bon sens. Ensemble, nous sommes de loin le plus grand événement photo au monde, avec près de 800 000 visiteurs.
Cette édition 2025 a présenté plus de 30 expositions sur un parcours extérieur de 7 km, réunissant plus de 1 500 photographies grand format. Qu’est-ce qui rendait cette édition singulière, et quel message vouliez-vous porter avec le thème « Australia & Nouveaux Mondes » ?
« Stop. Look. Think. Act. » Depuis l’origine, notre festival concentre l’attention sur la nature, source de toute vie. Les récits visuels des meilleurs photographes célèbrent la beauté de la planète tout en abordant des urgences environnementales. Chaque année, en choisissant une géographie différente, nous plaçons la condition humaine au centre — cette fois, en Australie. Un second récit est consacré à l’état de la planète.
L’Australie, près de cent fois plus vaste que l’Autriche, ne compte que 26 millions d’habitants. Riche en ressources naturelles, c’est le 5ᵉ pays le plus prospère du monde. C’est aussi l’un des « antipodes », ces zones situées à l’opposé du globe. Selon cette définition, les Australiens vivraient « la tête en bas et les pieds en haut ».
Les photographes australiens sont les ambassadeurs d’un continent unique qu’il faut préserver. Leurs œuvres explorent identité et environnement dans des registres variés : drame, humour noir, fiction et réel. À travers leurs images, ils ouvrent une fenêtre sur la société et défendent les droits des First Nations Australians. Leur signature visuelle est poétique et d’une grande créativité.
« Nouveaux Mondes » rassemble des sujets liés à notre environnement : conséquences de l’extraction minière dans les Andes, People of the Volcanoes en Papouasie-Nouvelle-Guinée, ou encore le Bénin, où les pratiquants du vaudou sont considérés comme de véritables gardiens de la biodiversité. Nous avons étudié le phénomène des algues vertes sur l’Atlantique, assisté à l’apocalypse des événements climatiques extrêmes, et tenté de répondre à une question : le monde pourra-t-il nourrir 10 milliards d’êtres humains ?
Le festival s’attache aussi à des sujets au cœur de la société. Parmi eux, le ME/CFS — une maladie très sévère qui épuise totalement les personnes atteintes. Le festival est une invitation à regarder, penser et agir. La puissance des images et de leurs récits ouvre des espaces de dialogue sur les enjeux écologiques et sociaux. Pendant quatre mois, Baden devient un lieu où l’art, dans l’espace public, crée de nouvelles perspectives.
Quels moments clés ou nouveautés ont défini la programmation — du point de vue des choix curatoriaux, des partenariats ou de l’expérience visiteur ?
Outre ce que nous partageons avec La Gacilly, nous avons décidé d’approfondir des sujets de société pressants et de les porter à l’attention du grand public autant que des décideurs. Confier à Brent Stirton un travail sur le ME/CFS en Autriche en fait partie.
Autre exemple : The Forest is the Greatest Artist. Pour démontrer cette idée, Pia Scharler (direction créative) et Craig Dillon (photographe) ont reconstitué douze chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art à partir de matériaux naturels.
Pour rendre possible cet hommage à la biodiversité, des équipes des Forêts fédérales autrichiennes ont passé un an à collecter des matériaux. Avec une précision extrême, ils ont recréé des œuvres comme Le Baiser de Klimt ou Le Voyageur de Caspar David Friedrich.
Troisième exemple : Eaten up! – Use food instead of wasting it de Dieter et Isi Bornemanns, en résonance avec Feed the Planet de George Steinmetz. Ils rappellent que 40 % de la nourriture produite dans le monde n’est pas consommée mais gaspillée, et proposent des gestes concrets pour agir.
Enfin, avec l’exposition spéciale de quatre semaines Code of the Universe, le festival a interrogé la faisabilité du plus grand projet de recherche de l’humanité au CERN (Genève) — le Future Circular Collider.
Côté artistes, nous avons rapproché Joel Meyerowitz et Alfred Seiland : au même moment, sur les mêmes lieux, ils ont réalisé des images quasi identiques — jusqu’à se croiser pendant la prise de vue. Deux regards sur l’Amérique : celui d’un Américain né dans le Bronx et celui d’un Autrichien né à Leoben.
À cela s’ajoutent de nouveaux partenariats. Depuis le début, j’essaie d’élargir notre champ de diffusion sous la bannière Culture of Solidarity : vers le Mois de la Photo de Bratislava, vers Celje en Slovénie, ou vers Budapest cette année.
Comment mesurez-vous l’impact du festival — localement, nationalement et à l’international ?
Nous essayons de répertorier la plupart des publications, en Autriche et à l’étranger. Lors du week-end d’ouverture et de presse, nous accueillons jusqu’à 100 journalistes à Baden. Et les visiteurs sont comptés par expocloud (Aix-la-Chapelle), une société spécialisée dans l’analyse des flux, plusieurs fois primée. La méthode combine des données WLAN et mobiles anonymisées avec des modèles mathématiques adaptés. C’est une technologie de pointe, dédiée à ce domaine.
Pouvez-vous partager des réactions ou anecdotes marquantes qui résument ce que représente La Gacilly-Baden Photo pour les visiteurs et les photographes ?
Bien sûr. Katharina Niu (Stern) : « Quel week-end d’ouverture encore ! Des échanges inspirants, des œuvres impressionnantes et des rencontres chaleureuses. C’est un cadeau que vous faites, année après année, à la communauté internationale de la photographie. » Gianmarco Maraviglia (The Washington Post, CNN) : « L’une des expériences photographiques les plus inspirantes que j’aie vécues. La qualité des expositions, l’hospitalité, la possibilité d’échanger avec autant de professionnels de haut niveau… Merci ! Cela deviendra pour moi un rendez-vous annuel. » Christoph Künne (fondateur de Docma) : « Sous le thème “Australia & The New World”, Baden, près de Vienne, se transforme en galerie à ciel ouvert pour une photographie d’excellence… Une source d’inspiration et un regard profond sur le discours photographique contemporain et sa pertinence sociale. » Peter Filzmaier (politologue) : « Je suis à la formidable exposition (en plein air) de Baden. 31 stations sur 7 km à travers la ville et les parcs, de l’Océanie aux années 1950. »
À mesure que le festival grandit, quels sont les principaux défis — logistiques, financiers, institutionnels — et quelles perspectives imaginez-vous pour les prochaines éditions ?
Les enjeux sont d’abord budgétaires. Comme le festival ne vend pas — et ne vendra pas — de billets, réunir les fonds reste un défi. Il nous faut au moins 1 million d’euros. Logistiquement, j’aimerais ancrer le festival en République tchèque ou en Pologne, en plus de la Slovénie, de la Slovaquie et de la Hongrie. Jouer dans tous ces pays, ne serait-ce qu’avec une exposition… Dieu seul le sait.
L’axe curatoriel reste clairement environnemental — et c’est très bien. Dans le choix des photographes, je voudrais donner davantage de place aux œuvres d’Europe centrale et orientale, en contrepoint d’une présence anglo-saxonne et francophone parfois dominante. En partenariat, il y a beaucoup d’avis…
La préoccupation environnementale est au cœur de l’identité du festival. Comment sensibiliser sur ces enjeux tout en maintenant un modèle de production durable ?
Du point de vue du contenu, je ne crains pas de nourrir correctement le public. Ce qui m’inquiète, c’est de trouver une meilleure solution pour compenser l’empreinte carbone de l’installation du festival que l’achat de certificats.
Dans un monde saturé d’images, quel rôle la photographie — et les festivals en plein air comme La Gacilly-Baden — peut-elle jouer pour reconnecter les publics à l’art et à la planète ?
Je suis convaincu que le temps de la photographie, c’est maintenant. L’usage quasi universel du téléphone comme appareil photo est une révolution culturelle sans équivalent : un accès illimité à l’expression visuelle personnelle, partout et à tout moment. La photographie est aussi devenue une source de communication et d’apprentissage non verbaux. Je pense même que le mot photographie est dépassé : devant nous, il y a des procédés d’imagerie qui vont des rayons X à l’IA. Passionnant. Tout aussi passionnant, c’est que la domination de la parole et de l’écrit — longtemps instruments de pouvoir — trouve désormais un rival accessible au plus grand nombre, sans les barrières de la langue.
Plus d’informations sur le Festival La Gacilly-Baden Photo ici.