La salle est presque vide. Des tables forment un cercle imparfait, des chaises sont rangées avec soin, comme si une réunion venait de se terminer ou allait commencer. Au centre, quelques tasses blanches attendent. Rien ne se passe, et pourtant tout est là : l’attente, et le temps qui s’étire. C’est dans ces espaces-là que commence « Jeunesse placée », une exposition qui ne montre rien d’exceptionnel, à part le quotidien de jeunes placés en IPPJ — Institutions publiques de protection de la jeunesse — à Wauthier-Braine et Saint-Servais en Wallonie.
Le projet est porté par La Nombreuse ASBL, une association qui travaille depuis plusieurs années à la croisée de l’accompagnement social, de l’éducation et de la création artistique. Ici, la photographie n’est pas un prétexte, elle est un outil de dialogue. « L’idée n’est pas de faire de “belles images”, mais de créer un espace où quelque chose peut se dire », explique Éloïse Brunet, photographe, éducatrice improvisée et co-initiatrice du projet.
Dans les IPPJ, les journées sont rythmées par des horaires stricts, des déplacements encadrés, des règles précises. Les jeunes y arrivent souvent après des parcours heurtés, marqués par la rupture, la violence ou l’errance. « Ce sont des adolescents dont la parole est constamment confisquée », rappelle Romain Cavallin, lui aussi photographe. « Ils sont toujours racontés par d’autres : la justice, l’administration, les rapports. Très rarement par eux-mêmes. »
La photographie intervient là, doucement. Un appareil circule, passe de main en main. Les images naissent dans les couloirs, les chambres, les salles communes, la salle de sport, la cour. Une jeune fille est assise, téléphone à la main, la tête baissée. Une autre murmure quelque chose à l’oreille de sa camarade, comme un secret trop lourd pour être gardé seul. Plus loin, un gâteau d’anniversaire posé sur une table, les bougies allumées, attend que quelqu’un souffle. Allongé dans l’herbe et les pâquerettes, un garçon rêve d’ailleurs. Ce sont des moments ordinaires, mais ici, chaque détail compte.
« Quand tu prends une photo, tu choisis ce que tu montres », dit Yanis, l’un des jeunes participants. « D’habitude, on décide pour nous. Là, c’est nous qui décidons. » Ses mots reviennent souvent dans la bouche des photographes qui ont accompagné le groupe : choisir, cadrer, dire non. Yanis raconte aussi le silence. « Il y a des choses que je ne voulais pas expliquer, juste montrer. »
Certaines images restent sans commentaire. D’autres sont accompagnées de phrases brèves, écrites à la main. Des photographies prises par les jeunes eux-mêmes, avec un appareil photo numérique et un flash, dans le cadre d’ateliers d’auto-photographie. Et puis des lettres. Une correspondance s’installe entre jeunes placés en IPPJ et jeunes vivant en foyer. « C’était un dialogue entre deux structures de placement », précise Romain Cavallin. « Ils se découvraient à travers l’écriture. Il y a eu six ou sept allers-retours. » « Ce n’est pas un témoignage judiciaire. C’est une trace », insiste Éloïse Brunet.
Éloïse Brunet et Romain Cavallin parlent aussi d’un travail lent, fragile. « On ne force jamais une image », explique Romain Cavallin. « Il y a des jours où personne ne veut photographier. Et c’est très bien comme ça. » La confiance se construit dans le temps, parfois dans le silence partagé. « Ce projet ne “répare” rien. Il accompagne. »
Dans certaines photographies, les lieux prennent souvent le dessus, et les gros plans aussi. Une grande table vide, photographiée de face. Un couloir trop éclairé. Une chaise isolée contre un mur. Un insecte dans la cour. La grille qui sépare de la liberté. Ces espaces racontent autant que les visages. Ils disent l’attente, la répétition, l’enfermement. « Les lieux parlent beaucoup pour eux », note Éloïse Brunet. « Parfois plus que les mots. »
Puis il y a les moments de respiration. Des rires hors champ. Un sourire échangé. Un regard qui se détourne de l’objectif, volontairement. Sékou, un autre participant, évoque la photographie comme une échappée. « Quand tu prends une photo, t’es ailleurs, même si t’es toujours là », dit-il. Cette tension traverse toute l’exposition : être présent, tout en rêvant d’un dehors.
Pour Sékou, cette expérience dépasse rapidement le simple apprentissage technique. « Je pense que la justice nous a enlevé certains droits pour nous rappeler nos devoirs », dit-il. « Mais ce travail nous a redonné le droit de créer, de donner une forme à ce qu’on ressentait au quotidien. » Les ateliers, initialement prévus sur trois semaines, se prolongent. « On s’est ouverts à eux, ils sont entrés dans notre intimité. »
La photographie devient alors un cheminement. « Ils ramenaient des livres, on regardait, on prenait des exemples, on a commencé la mise en scène », raconte Sékou. « Aujourd’hui, je suis très content de la forme que ça a prise. Ce n’est pas la fin du processus, c’est une naissance. » Lorsqu’on lui demande si cela lui a donné envie de faire de la photographie plus tard, il hésite, puis répond simplement : « Pas un métier, mais une passion. » Une autre phrase s’impose. « Je suis tombé amoureux », dit-il. Il parle de la photographie, mais aussi d’autre chose. « Pendant longtemps, on a manqué d’amour. On a fermé nos sentiments. Faire ce module photo, ça nous a permis de retomber amoureux. De la vie. »
C’est peut-être là que se situe le cœur du projet « Jeunesse placée ». Non dans un discours sur la réinsertion ou la réparation, mais dans une expérience partagée, construite atelier après atelier. « Notre but, c’est de faire de la photographie avec des gens qui n’y ont pas accès », rappelle Romain Cavallin. Dans ces images, ces lettres, ces voix, il n’est jamais question de jugement. Seulement d’un temps suspendu, où regarder, écrire, mettre en scène permet de reprendre, un instant, la maîtrise de son propre récit. La Nombreuse accompagne ce processus sans l’encadrer esthétiquement. « Nous ne corrigeons pas les images », souligne Éloïse Brunet. « Elles sont ce qu’elles sont. Comme eux. »
L’IPPJ reste également en arrière-plan, jamais expliquée frontalement. Les images ne montrent ni sanctions ni dispositifs de contrôle. Elles racontent ce qui se passe entre : le temps long, la solitude d’une chambre, l’importance d’un anniversaire célébré malgré tout. « On voulait éviter toute forme de voyeurisme », précise Romain Cavallin. « Ces jeunes ne sont pas des sujets. Ce sont des auteurs. »
« Jeunesse placée » est à voir jusqu’au 21 février 2026 au Pianofabriek, 35 rue du Fort, 1060 Saint-Gilles, à Bruxelles, dans le cadre du Photo Brussels Festival 2026.