Il y a dans certaines histoires d’enfance quelque chose d’indélébile. Le père de John Dyer a grandi à Augusta, Montana — une bourgade de cinq cents âmes en pays d’élevage, dans l’ouest de l’État. Dans les années 1930, le rodéo y fait son apparition et devient rapidement le moment fort de l’année. Le soir, il raconte à ses enfants : comment lui et sa bande de copains regardaient par les portes ouvertes d’un saloon pour voir les bagarres, comment ils se glissaient sous les barrières pour regarder des cowboys s’accrocher à des chevaux sauvages, comment, le lendemain matin, une chargeuse frontale déblayait Main Street sous deux ou trois pieds de canettes de bière vides. Ces images-là ne s’oublient pas.
Des décennies plus tard, John Dyer est photographe commercial depuis près de cinquante ans lorsqu’il décide de suivre cette mémoire jusqu’à sa source. « Il était presque inévitable que je photographie le rodéo », dit-il. En 1983, il convainc sa femme — « bonne âme qu’elle est », précise-t-il avec une tendresse sans détour — de l’accompagner sur les routes du Texas puis du Montana avec leur fils encore nourrisson. Photographier le rodéo devenait une façon de l’initier à ses origines. « Je me souviens avoir ressenti une vraie fierté en leur montrant cette partie de là où je venais », raconte t-il.
Mais il ne s’agit pas d’un voyage sentimental. Pour travailler, John Dyer s’efface. « L’une des choses que j’ai apprises au fil des années, c’est qu’il est possible pour un photographe de devenir invisible », dit-il, « pas littéralement, bien sûr, mais assez peu important pour que les gens cessent de faire attention. » Il se glisse dans la cabine du speaker au-dessus de l’arène, marche sur le sol en terre battue parmi les photographes officiels, s’approche au plus près de l’action. Les risques sont réels. « Une fois, j’ai failli être piétiné par un cheval de débourrage », raconte-t-il, « et une autre fois j’ai dû sauter par-dessus la barrière en lançant mon appareil devant moi pour ne pas être écrasé par un taureau déchaîné. » Deux yeux grands ouverts : l’un dans le viseur, l’autre sur les environs.
Ce qui rend ces images irremplaçables tient aussi à une économie de moyens radicale. Son Hasselblad 500C à mise au point manuelle, ses objectifs Zeiss Sonnar, son film Kodak Ektacolor 120 — douze poses par rouleau. « Quand le film, les produits chimiques et le papier d’impression coûtent de l’argent, chaque image compte », dit-il. Cette contrainte impose une lenteur, une présence au seuil. « La photographie consiste à faire attention et à réagir exactement au bon moment » — une leçon héritée de ses deux grands maîtres à l’Université du Texas : Russell Lee et Garry Winogrand.
L’un et l’autre ne pouvaient guère être plus différents. Lee, le gentleman doux et réservé, lui apprend à « faire » des images — à collaborer avec le sujet, à structurer la réalité. Winogrand, le New-Yorkais volubile qui arpente les rues en tirant des portraits au vol, lui apprend à les « prendre ». « Regarder Winogrand photographier ressemblait presque à un rituel de danse », dit-il. « Le photographe se déplaçait sans cesse, regardant de droite et de gauche, changeant son Leica de main. Puis en un éclair l’appareil monte à l’œil, l’image est faite, et il s’éloigne. » En fin de compte, comme dit l’artiste, « la méthode d’un photographe devient une synthèse de tout ce qu’il a appris, façonnée par sa propre personnalité. »
Quarante ans plus tard, en 2023, John Dyer retourne à Augusta avec un appareil numérique. Certaines choses ont changé. « Les athlètes sont incroyablement habiles désormais. Les aspérités ont été lissées. Il y a moins de spontanéité que dans mes souvenirs. » On ne voit plus la bosse du tabac à priser dans une joue, le paquet de Marlboro dans la poche de chemise, les mains noueuses d’une vie entière de travail à la ferme. La caméra numérique, elle, « vous chuchote à l’oreille : “Ne vous inquiétez pas. Pointez-moi dans la bonne direction et je m’occupe du reste.” »
« Rodeo 1983 » est précisément le contraire de ça — une série faite à la force du poignet, image par image, dans la poussière des arènes du vieux West. « Si vous faites suffisamment attention », dit John Dyer, « la vie ordinaire révèle des moments extraordinaires. »
Plus d’informations sur John Dyer sur son site internet.






















