En couverture de son livre, Anastasia Samoylova a choisi le capot lustré d’une Thunderbird noire dans lequel se reflètent des palmiers. L’image prise à Palm Beach en 2024 ouvre Atlantic Coast sur une promesse de voyage. Mais déjà quelque chose cloche : trop brillante, trop parfaite, cette carrosserie miroitante capte moins le paysage qu’elle ne le dévore. Derrière le symbole de l’Amérique rutilante se dessine un miroir aux alouettes.
Comment mieux saisir l’essence d’un pays aussi fracturé ? Donner à « voir l’Amérique — dans toute sa contradiction vaste et désordonnée — sans lisser la gloire et la douleur simultanées », s’interroge la critique Aruna D’Souza, dans son essai inaugural. Pour Anastasia Samoylova, cette ambition implique de cartographier « non seulement l’espace mais le lieu, la somme de géographie, politique, culture, économie, pouvoir et histoire ».
Si la photographe s’est installée en 2016 à Miami, la Floride, point de départ du périple, incarne davantage qu’un lieu de vie. « Une condition » plus qu’un État. « Commencer en Floride signifiait partir d’un lieu d’accélération, d’excès et de précarité climatique, un paysage déjà sous tension », explique-t-elle. Remonter vers le nord, en sens inverse de Berenice Abbott, lui a aussi permis d’aller « à contre-courant du mythe américain ».
Route 1, de Berenice Abbott à Anastasia Samoylova
L’artiste s’inscrit à la fois dans la lignée et à rebours de la démarche des grands documentaristes du road trip américain. Avant elle, Berenice Abbott photographiait la Route 1 en 1954, pressentant « la transformation imminente du pays », note Lauren Richman, commissaire de l’exposition au Norton Museum of Art. L’année suivante, Robert Frank traverse les États-Unis au volant d’une Ford Business Coupé, avec son regard suisse acéré.
Anastasia Samoylova hérite de cette double tradition : l’œil étranger — elle émigra de Russie à vingt-trois ans — et la route comme révélateur de l’identité nationale. Mais là où Berenice Abbott craignait « le nivellement » culturel provoqué par l’Interstate Highway System, elle traque « la nostalgie inquiétante », selon Lauren Richman. Cette façon qu’a l’Amérique de se cramponner à un passé idéalisé pour mieux fuir son présent.
A Waycross, en Géorgie, elle photographie une voiture bâchée devant une maison décrépite. La scène répond à celle qu’immortalisa Berenice Abbott soixante-dix ans plus tôt, au même endroit. « Malgré la peinture écaillée et l’empiètement de la nature sur le bâtiment à l’arrière-plan, sa caméra enregistre aussi un moment de soin : la couverture protectrice d’un véhicule », souligne la commissaire. Comme un pansement sur une gangrène.
Travaillant en numérique, Anastasia Samoylova photographie d’abord systématiquement en couleur, se réservant le choix du traitement final lors de l’édition. « La décision de rester en couleur ou de passer au noir et blanc intervient plus tard et est guidée par la clarté narrative et émotionnelle plutôt que par le seul instinct », confie-t-elle. La couleur n’est jamais neutre : elle révèle ou étouffe.
« Quand la couleur amplifie le sens, l’atmosphère ou la tension, je la conserve et souvent je l’intensifie. Quand la couleur devient une distraction ou aplatit l’image en simple description, je la retire », poursuit la photographe. Le noir et blanc libère certaines images, leur permet « de respirer différemment, de s’appuyer sur la structure, le geste ou l’histoire ». Ce choix relève moins du style que de la nécessité narrative.
Drapeaux, pistolets et bombardiers
Les symboles américains prolifèrent, souvent menaçants. Un vitrail dans une église de Pooler, en Géorgie, montre trois bombardiers rugissant au-dessus d’un Christ vengeur. La guerre s’invite jusque dans les lieux de culte, sanctifiée par l’image sacrée. « Je ressens le même malaise devant le gros plan de la main d’une femme posée sur son châle tissé au motif du drapeau américain », confesse Aruna D’Souza.
« Son poignet arbore des bracelets de perles d’amitié, et son index une bague en strass en forme de pistolet », poursuit la critique. Cette image, Gun Ring, New York, New York, condense le vertige du projet : « C’est l’Amérique que je crains — celle incapable de lâcher l’idéalisation de la guerre, qu’il s’agisse de guerres passées ou d’une guerre imaginée d’ennemis intérieurs. »
La photographe observe ce qu’elle appelle « la floridification plus large de la nation ». Le concept de « Florida everywhere », déjà exploré dans FloodZone (2019) et Floridas (2022), trouve ici son extension continentale. Cette bague-pistolet, photographiée à New York et non en Floride, pulvérise les stéréotypes géographiques. Le danger est partout, y compris dans les États réputés progressistes.
La méthode d’Anastasia Samoylova pour prendre le pouls du pays oscille entre immersion et retrait. « La frontière entre participation et observation est fluide et situationnelle », explique-t-elle. Parfois, l’artiste aborde les gens directement, engage la conversation, explique son projet. D’autres fois, elle photographie à distance, « permettant aux individus d’habiter l’espace public selon leurs propres termes ».
Elle s’intéresse « à la manière dont les gens performent l’identité, souvent inconsciemment, à travers la posture, les vêtements, les objets et le geste ». Même sans intervention, « l’acte d’être vu est déjà une forme de collaboration », souligne-t-elle. Ses portraits « reflètent cette tension entre agentivité et exposition ». La performance commence dès qu’on se sait regardé.
Ruines et beauté poisseuse
La déliquescence jalonne le parcours. A Jacksonville, en Floride, une structure en tabby, ce béton colonial fait de coquillages broyés, dresse ses cheminées noircies. Vestiges d’un 18e siècle esclavagiste, ces ruines rappellent que « ce pays n’a jamais vraiment affronté les péchés originels de sa fondation — l’esclavagisme et le génocide avant tout », martèle Aruna D’Souza.
Partout, le passé resurgit, « comme le retour du refoulé », dans l’objectif de Samoylova. A Charleston, en Caroline du Sud, elle documente le retrait de la statue de John C. Calhoun, vice-président de 1825 à 1832 et ardent défenseur de l’esclavagisme. Déboulonnée en juin 2020 après les manifestations George Floyd, la statue trônait place Marion depuis 1896. L’histoire refuse de disparaître, hante chaque image.
Certaines sidèrent par leur beauté poisseuse. Une femme de dos, à Miami, pose dans une robe sanguine moulante, ceinturée à la taille. La scène se déroule lors d’une fête de rue, musique à fond, foule compacte. « La couleur ici est sublime, à parts égales paradis et enfer : le cramoisi de son vêtement, l’indigo des ombres encadrant sa silhouette », décrit Aruna D’Souza.
« Les jaunes orangés, les bleus-verts aperçus plus loin, et par-dessus son épaule, la noirceur profonde des silhouettes des fêtards ; son afro ressemble à un halo », poursuit la critique. Cette image, comme celle d’une autre femme noire souriante à Darien, en Géorgie, arborant un pull appliqué d’une estampe ukiyo-e, offre une échappée. Deux portraits de dignité, de présence revendiquée dans l’espace public américain.
« Si tant d’images dans Atlantic Coast me rendent douloureusement consciente de l’Amérique dans laquelle je vis, ces quelques-unes cruciales offrent une vision de ce qu’elle pourrait être », conclut Aruna D’Souza. Une Amérique célébrant l’individualité, la différence, la joie noire. Dans ces portraits, les femmes photographiées imposent leur présence, refusent d’être effacées.
Kitsch et reliques
La temporalité vacille. A Portsmouth, dans le New Hampshire, une reconstitutrice historique en tenue des années 1940, avec ses pin curls, son tablier fleuri et son col blanc, se tient derrière le comptoir d’une confiserie d’antan. Bocaux de bonbons vintage, caisse enregistreuse chromée, affiches publicitaires rétro, chaque détail reconstitue méticuleusement l’époque.
Seuls le titre et les qualités techniques de la photographie trahissent l’imposture. La netteté numérique, les couleurs saturées d’un capteur moderne contredisent l’univers analogique qu’évoque la scène. Cette performativité du passé, que Lauren Richman compare au danger de la propagande nostalgique poutinienne, traverse le livre comme un avertissement. Le temps devient un leurre, un piège séduisant.
Les automobiles vintage jalonnent la route : une Oldsmobile bleue trône dans un garage de Brunswick, en Géorgie, astiquée comme un trésor national malgré la décrépitude ambiante. Un pick-up antédiluvien avec à son bord un cochon massif à Old Lyme, dans le Connecticut. Un corbillard à vendre près d’Orient, dans le Maine, arbore un panneau « For Sale by Owner », qui transforme ce véhicule mortuaire en bien de consommation ordinaire.
« Abbott craignait que le tournant vers le conformisme consumériste américain n’élimine tout sens de distinction culturelle entre États », rappelle Lauren Richman. Anastasia Samoylova chasse ces reliques américaines éculées non par nostalgie mais pour « leur singularité ». L’Americana sature le paysage, comme l’aigle, les vestes à franges et les souvenirs d’Elvis dans les boutiques de guitares.
« Ce qui m’attire vers les voitures vintage et l’Americana n’est pas la nostalgie », assure-t-elle. « Ces objets (…) sont souvent entretenus de manière obsessionnelle, imprégnés de signification personnelle et mis en scène dans la vie quotidienne ». Le kitsch n’intéresse Anastasia Samoylova qu’en tant que symptôme d’une nation arc-boutée sur un passé fantasmé.
L’Americana devient alors révélateur d’un malaise plus profond, « entre aspiration et réalité ». L’image finale impose un retrait délibéré vis-à-vis de ces stratagèmes. Un feu d’artifice crépite derrière une vitre d’hôtel. Sur le rebord de la fenêtre, un verre d’eau et une pomme : traces intimes d’une présence solitaire face au spectacle collectif. « Terminer le livre avec des feux d’artifice vus depuis l’intérieur d’une chambre d’hôtel constituait un changement de perspective délibéré », explique Anastasia Samoylova.
« Tout au long du projet je suis immergée dans l’espace public, me déplaçant à travers routes, villes et paysages. L’image finale introduit la distance, le verre et le reflet », précise-t-elle. Les gerbes lumineuses éclatent au-dessus de la Penobscot River, mais la vitre les sépare de l’observatrice. « Curieusement, le détachement rend l’image plus intime. On a l’impression d’être dans la chambre avec Samoylova », note Lauren Richman.
Passé le sentiment de proximité avec les visages croisés sur la route, cette distanciation de l’artiste infuse et donne à voir la conscience du déclin. Dans cette photo du pont Francis Scott Key effondré à Baltimore, ce cintre tordu en fil de fer portant l’inscription « Affordable Healthcare » à Miami, ce jean suspendu pour sécher dans une cour inondée à Fort Lauderdale.
Ces traces de délabrement infrastructurel et social ponctuent ce récit d’une Amérique qui s’effrite. En témoignent ces visions d’acier tordu, de papier détrempé, autant d’espoirs suspendus à des clous rouillés. « Nous vivons dans un état d’effondrement », tranche Aruna D’Souza. Cette urgence imprègne le regard d’Anastasia Samoylova, immigrée naturalisée en 2018, observant avec perplexité un pays déchiré entre ses promesses et sa réalité.
Atlantic Coast paraît à l’approche du 250e anniversaire des États-Unis, un moment où le pays scrute son propre reflet. La Route 1 d’Anastasia Samoylova révèle une nation entre gloire proclamée et déchéance visible. Elle embarque le spectateur dans un road-trip aussi captivant qu’inconfortable, entre fascination renouvelée et malaise profond.
Anastasia Samoylova, Deux voitures, East Harlem, New York, 2024. © 2025 Anastasia Samoylova
Anastasia Samoylova: Atlantic Coastis published by Aperture and the Norton Museum of Art and is available at aperture.org