Depuis que Donald Trump a répété son désir d’annexer le Groenland, cette immense terre arctique habite les débats internationaux comme rarement auparavant. « Nous avons besoin du Groenland du point de vue de la sécurité nationale », affirme le président américain depuis plusieurs jours, invitant à rouvrir le vieux dossier d’acquisition par les États-Unis d’un territoire autonome danois au statut particulier — et déclenchant une réflexion mondiale sur ce que signifie vraiment habiter ces latitudes extrêmes.
Aujourd’hui, tandis que Greenland rejette toute idée d’absorption extérieure — « Nous ne sommes pas à vendre » répètent les autorités locales et les manifestants aux cris de « Trump, hands off Greenland! » lors de rassemblements à Nuuk et à Copenhague —, la tension entre souveraineté politique et visibilité internationale devient un contexte essentiel pour comprendre l’œuvre du photographe Inuuteq Storch.
Storch n’a pas choisi le Groenland comme sujet par provocation géopolitique. Il y est né, à Sisimiut, il en porte les rues, les voix et les corps dans son regard. « La photographie est une extension directe de l’œil », explique t-il à propos de sa pratique. « C’est écrire l’histoire depuis notre propre perspective ». Une manière claire de rappeler que raconter son pays ne passe pas par le regard d’un observateur externe mais par celui de quelqu’un qui y appartient.
C’est ce même objectif de raconter de l’intérieur qui irrigue sa série intitulée « Keepers of the Ocean » (Gardiens de l’océan), publiée en livre par Diskobay en 2022 et exposée en 2019 au MoMA PS1 à New York et en novembre 2025 à la Maison Culturelle du Danemark à Paris. C’est un ensemble de photographies prises principalement dans sa ville natale, où les paysages extrêmes et les visages amicaux se mêlent sans rupture. Inuuteq Storch raconte comment il a vécu ses premiers contacts avec la photographie : « Quand j’ai enfin quitté la maison, j’ai compris combien il est important d’être du Groenland, et de s’appeler un Groenlandais. »
Les images du photographe sont minutieuses. Elles ne cherchent pas l’événement, l’icône ou le spectacle. Il y a un garçon allongé au bord d’un chemin boueux, l’éclat d’un regard vers le ciel, des mains enlacées au-dessus d’un canapé. On se rapproche, on se retient de lire trop vite ces scènes, car elles disent un rapport au monde où rien n’est gratuit. Storch le dit lui-même : « Quand je prends des photos de personnes, c’est la connexion avec ces gens qui m’inspire. Et la relation entre eux et la nature. »
Dans d’autres clichés de la même série, on voit des silhouettes face à la neige infinie ou des enfants à la lisière de l’eau glacée. Ces scènes racontent une vie quotidienne sans lyrisme artificiel — elles sont piquées d’un humour discret et d’une tendresse qui ne s’expliquent pas, mais se sentent. « Je suis très bon pour montrer des choses quotidiennes. »
Quand on met ces images en regard de l’écho politique actuel, on perçoit une dissymétrie profonde : d’un côté, des déclarations de puissance dont la logique est celle de la stratégie globale et de la sécurité. De l’autre, un récit intime et patient qui montre une communauté en train de vivre, de rire, de marcher dans la neige, de goûter la lumière et de bâtir un monde à partir de ce qu’il connaît.
Cette opposition n’est pas accidentelle. Elle révèle quelque chose de fondamental : la tension entre voir une terre comme un pion géopolitique, et la vivre comme un lieu d’appartenance et de mémoire. À ce propos, Storch souligne l’importance de l’histoire visuelle de son pays : « En revenant à des archives familiales et historiques, j’ai compris comment la photographie groenlandaise peut réécrire notre propre histoire plutôt que de la laisser dans des mains étrangères. » Storch travaille aussi en argentique, souvent avec des appareils hérités ou offerts. Il explique ainsi que cela lui donne l’impression de porter avec lui « des petits morceaux de sa propre histoire ».
À mesure que les discours sur la « sécurité nationale » et les jeux de puissance s’échangent entre Washington, Copenhague et les pays européens de l’OTAN, les images de « Keepers of the Ocean » semblent demeurer silencieuses mais insistantes. Inuuteq Storch propose un autre récit — un récit qui n’est pas un manifeste, mais un regard attentif sur ce qui est vécu par la population groenlandaise. Prises il y a plusieurs années, ses images ne répondent évidemment pas à l’actualité, mais elles offrent un point de vue qu’elles éclairent : le Groenland ne se raconte pas comme un territoire qu’on pourrait acheter, annexer ou négocier. Il se raconte comme une communauté indépendante — complexe, vivante, fière.
Le livre Keepers of the Ocean est publié par Diskobay. L’exposition est itinérante et trouvera probablement un point de chute dans un futur proche. Des tirages sont également mis en vente.