Blind dévoile les premières images de Patrick D. Pagnano, qui a photographié la classe ouvrière de la ville du nord des Etats-Unis.

© Patrick D. Pagnano

Le photographe italo-américain Patrick D. Pagnano (1947-2018), qui a grandi dans le célèbre quartier de South Side dans les années 1950 et 1960, a été façonné par les valeurs de la classe ouvrière. Ainsi est-il très tôt animé par un idéal : utiliser la photographie pour rendre compte du quotidien des gens rencontrés sur son chemin, et les soutenir. Ses grands-parents paternels, Angelina et Pasquale Pagnano, arrivent aux États-Unis en 1920, à l’âge de 28 ans. Comme de nombreux immigrants, ils débarquent dans ce pays sans un sous ou presque, convaincus de pouvoir accéder au rêve américain. Ils s’installent alors non loin de Taylor Street, le Little Italy de Chicago, parmi d’autres Transalpins ayant fait le même voyage. Ils y fondent un foyer bercé par les traditions italiennes, créant ainsi une base solide pour leurs enfants et petits-enfants.

La famille va vite découvrir que ce rêve américain n’est pas à la portée de tous – et qu’il peut s’avérer particulièrement inaccessible pour la classe ouvrière. Après avoir servi dans l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, Nick, le père de Pagnano, ouvre une épicerie dans un quartier majoritairement noir et pauvre de la ville : le Near North Side. Il fait crédit aux clients qui ont du mal à payer, et réussit à maintenir son commerce à flot malgré les cambriolages et vols occasionnels - jusqu'à ce que le gouvernement de l'Illinois saisisse le terrain pour cause de « rénovation urbaine ».

Entre 1948 et 1964, le gouvernement ferme ainsi quantités de boutiques et déplace plus de 50 000 propriétaires afin de raser le quartier pour construire les Cabrini-Green Homes, un ensemble de logements publics comprenant 23 tours et 55 barres d’immeubles d'habitation. Ce projet ne fait qu'exacerber les problèmes de criminalité et de pauvreté et en fin de compte. La ville y renoncera.

© Patrick D. Pagnano
© Patrick D. Pagnano

Mais au début des années 1950, le gouvernement de l'Illinois a de grandes ambitions immobilières et exproprie à tout-va, déplaçant une fois encore la famille. Le terrain sur lequel se trouve la maison familiale de Pasquale et Angelina doit accueillir le campus de l'université de l'Illinois à Chicago. Bien que les Paganos soit restés dans le South Side, ces changements ont eu des conséquences durables. Dès son plus jeune âge, Patrick comprends ainsi que gouvernement et politiciens ont le pouvoir de détruire les maisons et les existences de la classe ouvrière.

Un jour, un destin

Malgré les terribles conséquences de l'expropriation, la famille se débrouille pour subvenir aux besoins de ses jeunes enfants, Nick Jr., Patrick et Janice. Nick Pagnano devient laitier et emmène le jeune Patrick au cours de ses tournées, lui inculquant dès son plus jeune âge une éthique forte au travail. « Pat était quelqu’un de très curieux qui posait énormément de questions aux gens. Quand il vous parlait, il était complètement avec vous. C'était sa nature », se souvient sa sœur Janice Greenenwald lorsqu'elle évoque leur enfance. Pat n'a alors que deux ans de plus qu'elle et ils sont donc très proches.

Elle se remémore les moments passés à jouer dans le quartier avec les enfants du voisinage l'été: « Nous avions l'habitude de monter de petits spectacles dans notre jardin, et nous faisions payer pour y assister. On faisait notre toilette avant de passer à table pour le diner, puis tout le monde retournait dehors jusqu'à ce que les lampadaires s'allument. Pat veillait sur moi et il avait une sacrée personnalité. »

© Patrick D. Pagnano
© Patrick D. Pagnano

Kari Pagnano, l'épouse de Pat pendant 44 ans, le rencontre pour la première fois à Chicago en 1968. « Il avait un groupe d'amis très proches, issus de toutes les communautés : italienne, mexicaine, irlandaise, polonaise, juive et yougoslave. Ils traînaient ensemble, se baladant en voiture bercés par les sons de la Motown », raconte t-elle.

Comme beaucoup adolescents, ils se battent alors parfois avec les gars des villes voisines pour des histoires de territoire ou de filles. « C'étaient des petits durs de la classe ouvrière, et si l'un d'entre eux était pris à partie, ils sautaient tous dans la mêlée », explique Kari. « Mais Pat détestait ça, et il essayait systématiquement de ramener tout le monde à la raison. »

À l’arrache

© Patrick D. Pagnano

En grandissant, Patrick D. Pagnano s’efforce de trouver sa voie et travaille dans une laiterie pour payer ses études. Alors que la guerre du Vietnam s'intensifie, nombre de ses amis sont appelés sous les drapeaux. Il s'engage dans la Garde nationale en 1967 - et se retrouve en première ligne de la guerre qui fait rage chez lui. Le 28 août 1968, Pagnano fait partie des 6 000 soldats et 12 000 policiers déployés autour de l'amphithéâtre de Chicago pendant la convention nationale démocrate.

Les caméras de télé ne perdent pas une miette des émeutes dans les rues de Chicago alors que des milliers de manifestants se sont rassemblés pour protester contre la guerre du Vietnam – manifestants qui seront chargés et gazés sans ménagement par les forces de l’ordre. « Le monde entier vous regarde », scandent alors les pacifistes, sous les yeux de Pagnano. Une scène qui se répétera le lendemain alors que le militant Dick Gregory organise sa marche pour « la paix et un barbecue ».

Le maire Richard Daley n’a pas autorisé ce rassemblement, qui se tient malgré tout. Des inconnus jettent des briques sur ces manifestants non armés depuis les toits des immeubles voisins. Horrifié, Patrick Pagnano aide à évacuer les blessés. Une fois de plus, il est témoin du sort que réserve certains pouvoirs publics à la classe ouvrière. Une expérience qui ne fera que renforcer sa loyauté à l’égard des petites gens.

© Patrick D. Pagnano
© Patrick D. Pagnano

Sous les pavés, la plage

C’est en 1970 que Patrick D. Pagnano découvre la photographie après avoir obtenu une bourse au Columbia College de Chicago, où il fait des études de commerce. Il tombe amoureux de la photo de rue, de l’image comme documente, celle qui devient un objert historique, comme celles d'Henri Cartier-Bresson, de Robert Frank ou de Walker Evans. « Je suis convaincu qu'un artiste, et particulièrement un photographe, ne peut échapper au monde réel. Et c'est la raison pour laquelle que je pense que la photographie doit être consciente », note Pagnano dans son journal. « Je n'aime pas l'art qui divertit. »

Alors qu’il se cherche un style, il descend bientôt dans la rue pour photographier le monde qu'il connait, saisissant la beauté d’un quotidien qui peut être aussi joyeux que douloureux. Une image, The Lady and the Cadillac (« La Dame et la Cadillac »), est un moment décisif pour Patrick Pagnano, explique sa sœur Kari Pagnano, elle représente son sentiment d'être parfaitement en osmose avec le sujet photographié.

© Patrick D. Pagnano
© Patrick D. Pagnano

Patrick D. Pagnano obtient une licence en photographie en 1972, avant de se lancer dans une carrière qui l'amènera à parcourir la planète. Ces images, réalisées à ses débuts, mettent en lumière les personnes et les lieux qui ont façonné sa perception du monde. Partout où la vie l'a mené, Pagnano est resté un « homme du peuple », déterminé à améliorer les existences de ses semblables. Face à une autre photo, celle d’un ouvrier contre un radiateur, Kari se souvient de la chanson de John Lennon, « Working Class Hero » : « Pat avait un immense respect pour les travailleurs manuels et il pouvait s'identifier à eux, car c’est le monde dans lequel il a grandi. A ses yeux, ce sont tous des héros. Ces femmes et ces hommes sont tous les jours au turbin pour nourrir leur famille. Et leur contribution au fonctionnement de notre société est inestimable. Cela exige discipline et sacrifices. Et ils le font sans se plaindre, tout en restant fiers. »

Par Miss Rosen

 

Un livre des photographies de l'Empire Roller Disco de Patrick D. Pagnano sera publié par Anthology en 2022.

© Patrick D. Pagnano

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