Les vœux décalés de Magali Delporte

La photographe Magali Delporte signe des cartes de vœux qui constituent bien plus qu’un exercice de style : un journal de bord familial teinté d’humour so British.

C’est en vidant la maison de sa grand-mère que lui est venue l’idée. « Il y avait un crucifix, ça m’a inspiré. » se souvient-elle. C’est ainsi qu’en 2014, la tribu Delporte prend la pose dans un confessionnal bricolé, vêtue de cardigans seventies et de jupes écossaises. « Ma mère tenait l’appareil photo, je n’avais pas de trépied ». Baptisée Les Catholiques, l’image frappe par sa théâtralité : rideau cramoisi, compositions léchées, enfants aux mines boudeuses.

Magali Delporte, photographe de presse habituée aux portraits de personnalités – d’Emmanuel Macron à Kylian Mbappé –, déploie ici une liberté créative dont elle se sent parfois privée dans ses commandes officielles. En 2015, direction le Pays de Galles. Dans une caravane exiguë, la famille se love à la gitane parmi les fleurs artificielles et les peluches Peppa Pig. « On a déniché les costumes dans les charity shops de Monmouth. »

Les Catholiques, 2014. © Magali Delporte
Les Gitans, 2015. © Magali Delporte

Dans Les Pirates (2016) prise en Grèce, la famille pose sur un ponton face à la mer. « J’ai troqué leurs costumes aux animateurs d’un club contre un portrait de groupe. Un passant a déclenché l’appareil ». Avec Les Parisiens (2017), plus urbain, Magali attendait son heure. « J’avais prévu cette carte deux ans avant, mais il y a eu les attentats ». C’est sur cette photo que l’ours en peluche Teddy Bear fait sa première apparition. Offert par un fermier attendri par les fillettes, il deviendra le fil rouge de cette saga, témoin mutique du temps qui passe.

Sur sa Vespa jaune citron au Champ-de-Mars, la famille joue avec les clichés sixties. Suivent Les Campagnards (2018) dans la cuisine d’une famille morvandelle où chaque objet, baigné d’une lumière douce, confère à la scène un hyperréalisme troublant. C’est là le génie de Magali Delporte qui parvient à habiter respectueusement cet intérieur sans le caricaturer.

Les Pirates, 2016. © Magali Delporte
Les Parisiens, 2017. © Magali Delporte

« On n’est pas là pour se moquer, c’est un moment où on prend la place des autres », précise-t-elle. La carte de vœux devient un geste d’appartenance temporaire. Les Vacanciers (2019) prolongent cette exploration en clin d’œil aux photos historiques des premiers congés payés. En panne sur une départementale gersoise, la Renault 4L familiale évoque l’imprévu des vacances populaires.

En hommage à Bowie et aux héros discrets du quotidien, la famille se pare de bodies en lycra et se perche sur un toit de Bagnolet en 2020. « We can be heroes, just for one year », parodie la légende. Suivent le clan à carreaux (2021), puis le bloc opératoire (2022) en plein Covid : « Etre négatif, c’est positif ! » Et en 2023, décor total white avec ces mots « On vous donne carte blanche ». Même le vide est thématisé !

Les Campagnards, 2018. © Magali Delporte
Les Vacanciers, 2019. © Magali Delporte

Jamais à court d’idées, Magali plonge littéralement sa tribu dans la rivière en bas de chez elle l’année suivante. Vêtements trempés, cheveux plaqués. Pas de photomontage, jamais. Pour 2026, c’est un site de carcasses de voitures rouillées qui retient son attention. Ambiance Mad Max ! Tenues léopard et treillis sont de rigueur, les visages sont barbouillés façon peintures guerrières.

Derrière la fantaisie, ces prises de vue demandent une rigueur d’orfèvre. Entre 30 à 150 clichés par séance, pour n’en garder qu’un. « C’est de la mise en scène et ce n’est pas du tout mon cœur de métier », confesse la photographe. Pourtant, ces images condensent tout ce qu’elle ne peut exprimer dans ses commandes formatées : l’autodérision, le jeu avec les codes, la liberté narrative.

We can be heroes, just for one year, 2020. © Magali Delporte
On se tient à carreaux, 2021. © Magali Delporte
Etre négatif, c’est positif !, 2022. © Magali Delporte

On pense à Cindy Sherman et à Kourtney Roy pour la mise en scène de soi, le décalage humoristique et la mise en scène théâtrale. Dans chaque plan, Magali injecte une excentricité très personnelle. Couleurs saturées ou ascétiques, cadrages millimétrés, accessoires improbables. La tradition des cartes de vœux en photo s’inscrit quant à elle dans la lignée d’Elliott Erwitt, de Ruth Orkin et de William Wegman.

A l’heure des cartes numériques standardisées, Magali résiste. Ses cartes sont tirées, imprimées, offertes. Avant les enfants, elle expédiait déjà du sable de Thaïlande ou des graines de fleurs. Au fil des années, ses filles grandissent, les lieux changent. Mais la constante demeure : cette bande de quatre qui cultive la légèreté. « Moi, je n’arrive pas à rester sérieuse sur une photo. » Et c’est précisément cette désinvolture maîtrisée qui fait mouche.

On se jette à l’eau !, 2024. © Magali Delporte
We will survive!, 2026. © Magali Delporte



Découvrir le travail de Magali Delporte : https://magalidelporte.com/

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