Le théâtre antique d’Arles n’avait pas connu pareille secousse depuis au moins trente ans, selon les souvenirs de spectateurs habitués. Mardi 8 juillet, en soirée d’ouverture officielle des Rencontres de la photographie, la photographe américaine Nan Goldin a pris la parole sur scène pour dénoncer la guerre à Gaza, dans un discours d’une intensité rare, où se sont mêlés engagement, douleur et appel à la responsabilité collective.
Alors que le public, environ 2500 personnes, s’attendait à une simple présentation de son film Stendhal Syndrome, projeté dans le cadre de son exposition à Arles, et la réception de son prix Kering Women in Motion, Nan Goldin est ensuite apparue sur scène aux côtés de l’écrivain Édouard Louis. Derrière eux, des images de Gaza ont défilé en silence: principalement des vidéos postées sur les réseaux sociaux, diffusées par des civils ou journalistes palestiniens, montrant leur quotidien, sans horreurs toutefois. Puis la photographe s’est exprimée durant de longues minutes : « Ce qui se passe à Gaza est le premier génocide diffusé en direct. Chaque jour, malgré la censure des journalistes, la fermeture des comptes sur les réseaux sociaux et l’impossibilité d’accès aux médias, on peut voir ce qui se passe. Vous doutez de ce que vous voyez ? Vous pensez que c’est exagéré ? Pourquoi avez-vous toujours besoin de plus de validation des médias dominants pour croire ce qui se passe ? »
Dans l’enceinte millénaire où se succèdent projections et discours institutionnels, cette prise de parole détonne. D’autant plus qu’elle se déroule en présence d’une partie du monde de la photographie international, venu assister à l’inauguration. L’artiste, l’une des plus grandes figures vivantes de la photographie contemporaine, a rappelé la responsabilité du monde culturel dans le silence ambiant : « Notre propre milieu nous a trahis. Le monde de la culture participe au silence. Qui aurait imaginé qu’il serait devenu si difficile d’exprimer une opinion ? Des centaines d’artistes, écrivains, enseignants ont vu leurs expositions, conférences ou spectacles annulés parce qu’ils refusaient de se taire. »
Nan Goldin n’en est pas à sa première prise de position engagée. Figure de la lutte contre les opioïdes aux États-Unis, à l’origine du collectif PAIN (Prescription Addiction Intervention Now), elle a fait de la parole une arme de contestation. L’aura artistique de Goldin, sa trajectoire d’artiste engagée, donnent à ses mots une portée d’autant plus forte. Elle ne s’est pas contentée de dénoncer, elle a aussi proposé des actes : « Arrêtez d’acheter chez Starbucks ou McDonald’s, ou les produits d’autres sociétés qui soutiennent cette guerre. Faites vos recherches. Donnez de l’argent directement aux gens. Cette guerre est aussi une guerre d’argent. Votez pour ceux qui veulent changer la situation. Être outré sans voter, c’est être complice. »
Elle s’est ensuite adressé à ceux qui pensent ne rien pouvoir faire. Le propos se fait plus intime, plus incisif encore : « L’expérience du monde d’aujourd’hui, c’est l’expérience de l’impuissance. On est chez soi, dans son lit, sur son canapé, et on regarde un génocide en direct sur son téléphone. Et on pense qu’on ne peut rien faire. Mais c’est ce que le pouvoir veut nous faire croire. »
L’intervention ne s’est pas déroulée sans tensions. Alors que Nan Goldin dénonçait « le premier génocide diffusé en direct », une spectatrice l’a interrompue en criant depuis les gradins : « Et les otages ? Vous ne dites rien sur les otages israéliens ! » La photographe a marqué un temps, laissé passer les insultes d’autres spectateurs à l’encontre de la spectatrice, avant de répondre, d’une voix posée : « Je ne nie pas la douleur et les 1000 et quelques israéliens tués le 7 octobre, mais il y en a plusieurs dizaines de milliers du côté palestinien. Ces gens sont assassinés pour leurs terres. La culture d’Israël est de se victimiser. Ils reproduisent sur les Palestieniens le même génocide qu’ils ont subi par les Nazis. » Une salve d’applaudissements a suivi sa réponse, couvrant les protestations de la spectatrice, qui a débattu avec Nan Goldin, pour ensuite quitter l’amphithéâtre. Quelques personnes l’ont suivie, mais la majorité du public est restée, visiblement émue, certains debout, d’autres en larmes. Ce moment de confrontation a cristallisé la charge émotionnelle de la soirée, confirmant que l’art, lorsqu’il s’engage, divise autant qu’il mobilise.
La scène, relayée par les médias français, a fait le tour des réseaux sociaux. Certains y ont vu un déplacement du champ de l’art vers l’activisme, d’autres une mise en danger salutaire d’un « entre-soi » culturel trop confortable. Quoi qu’il en soit, en quelques minutes, Nan Goldin a redonné à l’image projetée sa charge politique la plus brute, renouant avec une tradition où l’image se fait acte. Et si le théâtre antique a résonné ce soir-là d’une voix inhabituelle, c’est peut-être justement pour rappeler que certains artistes ne se content pas de représenter. Parfois, ils clament. Parfois, ils dénoncent. Et parfois, ils le font de manière brute et forte, devant tous.
Le festival Les Rencontres de la photographie a lieu à Arles, du 7 juillet au 5 octobre 2025.
Image de couverture : Nan Goldin sur scène au théâtre antique d’Arles © Alice Pallot