Richard Schroeder : « Faire de l’instant un moment parfait »

Son nom ne vous dit peut-être rien. Richard Schroeder compte pourtant parmi les plus grands portraitistes contemporains. A rebours de l’imagerie rock tapageuse, son noir et blanc sophistiqué révèle la part secrète de nos icônes.

Il faut imaginer la scène. Nous sommes en 1965, quelque part en banlieue parisienne. Richard Schroeder a 12 ans. Le grand frère d’un copain les entraîne dans sa chambre. D’un geste solennel, voire liturgique, il pose un 45 tours sur sa platine et laisse retomber le diamant. Les premières notes de Satisfaction des Rolling Stones explosent dans la pièce.

Pour l’adolescent, c’est une déflagration. Un séisme intime. Le riff de Keith Richards comme un uppercut au plexus, la voix de Mick Jagger qui crie son propre désir inassouvi. « Ces trois minutes et 43 secondes viennent de changer ma vie pour toujours », confie 50 ans plus tard le photographe dans moment parfait, sa première monographie qui vient de paraître aux éditions Odyssée.

« C’est sauvage, ça transpire l’irrévérence et la volupté, ça paraît presque dangereux, mais c’est terriblement excitant. » C’est décidé, le rock fera partie de sa vie. Dans le sillage des Stones, tout un continent culturel émerge : cinéma, littérature, politique, de Godard à la Beat Generation, d’Albert Cohen à Andy Warhol et la critique rock. « Sans aller bien loin, on peut drôlement voyager ! » constate-t-il.

Bono, Paris, 2000. © Richard Schroeder

Le jeune Richard Schroeder dévore, absorbe, ingurgite. Il ne sait pas jouer d’un instrument mais sent que son œil « prend plaisir à regarder le monde et ceux qui l’habitent ». Le destin fait bien les choses : son parrain est photographe. « Ça aide », glisse-t-il. « Vous savez l’effet que ça fait de traîner dans un studio de photo de mode alors qu’on est encore prépubère ? »

Entre le lavabo et la baignoire de la salle de bain familiale transformée en chambre noire, Richard Schroeder devient photographe. « Avec la rigueur que seuls les vrais glandeurs savent déployer », précise-t-il. A 20 ans, il remplace l’assistant de son parrain. « A croire que la chance est mon amie. » Trois ans plus tard, il se lance en solo. Et à 30 ans, il ouvre son propre studio.

« Pouvoir expérimenter, faire une prise de vues à toute heure du jour ou même de la nuit, être prêt quand elle ou il viendra se poser devant mon objectif », raconte-t-il. « Les Clash ou Talking Heads dans les enceintes, la fumée des cigarettes, les gens qui vont et viennent, le trac avant une séance, le plaisir de s’enfermer dans le labo pour développer ses pellicules, faire ses tirages… Le bonheur. »

Anna Mouglalis, Paris, 2002 © Richard Schroeder
John Waters, Cannes, 2000. © Richard Schroeder

Le photographe touche à tout : la mode, le portrait, la publicité, le cinéma. « De Elle au Monde en passant par Paris Match, j’ai travaillé, ne serait-ce qu’une fois, pour quasiment toute la presse. » Après une décennie, le studio est rasé. « Un mal pour un bien », constate-t-il. « Ma nouvelle quête consiste à m’adapter à ce qui existe, que ce soit le soleil, le halo d’un réverbère ou d’une lampe de chevet. »

Il affine sa méthode. « Les équipes se font moins nombreuses, le rapport avec mes modèles, plus intime. » Il tourne autour, traque le bon angle. Sa perle rare ? « Quand le cadre et la lumière se fondent pour produire un format carré façon pochette de disque. » Son crédo, qui donne son titre au livre : « Faire de ces moments où l’appareil n’est plus qu’un prolongement de soi un moment parfait. »

Des gueules, pas des images

Moment parfait rassemble 216 photographies en 30 x 30 cm. Pour la couverture, il a choisi David Lynch, le regard perçant, photographié à Cannes en 2002. A l’intérieur, on découvre la silhouette spectrale de Daniel Darc à Barbizon. Alain Bashung nu derrière sa guitare. Et la chanteuse Björk dans une barque sur l’étang de l’abbaye des Vaux-de-Cernay, comme une fée nordique égarée dans un conte français.

David Lynch, Cannes, 2002. © Richard Schroeder
Alain Bashung, La Celle-Saint-Cloud, 1989. © Richard Schroeder

On y croise aussi la silhouette fragile de Charlotte Gainsbourg. Joe Strummer en roi punk dans les jardins du château de Versailles. Sinéad O’Connor, icône de grâce au crâne rasé. Patti Smith façon prêtresse du rock. Keith Richards et Mick Jagger au Parc des Princes, icônes christiques du blues électrique. Et nombre d’actrices, saisissantes de beauté et de vulnérabilité, de Maria Schneider à Mélanie Thierry.

Pas de surenchère, pas de dramaturgie factice. Richard Schroeder opère ailleurs que ses prédécesseurs : sans le dépouillement chirurgical d’Avedon, ni les mises en scène baroques de Leibovitz. François Hébel, ancien directeur des Rencontres d’Arles, résume bien cette singularité : « Ils ne sont plus leur image, ils sont des “gueules”. C’est alors qu’apparaissent la profondeur et la force de l’être. »

Richard Schroeder, lui, aime à dire qu’il photographie « les stars comme des inconnus, et les inconnus comme des stars. » Le photographe choisit le territoire, sans rapport apparent avec la personne photographiée. « Le personnage est placé au milieu, en gros plan, en plan américain ou en pied, sans systématisme », poursuit François Hébel. « Sans être embellis, surmaquillés, relookés, tous sont beaux, tous sont puissants. »

Plus que la photographie, c’est la rencontre qui le nourrit. L’actrice Irène Jacob, qui fréquente Richard Schroeder depuis 30 ans, en témoigne : « Avec toi, je n’ai jamais l’impression de poser ou ça ne me pèse pas. Ton regard n’impose rien, n’idéalise pas, ne domine pas, il y a dans ta concentration élégance, légèreté et modestie. Tu sors ton appareil de ton perfecto comme un harmonica, tu joues du réflecteur, tu baisses ton objectif pour regarder ton sujet dans les yeux. »

Austria, 2015 © Richard Schroeder
Chloé Lambert, Marennes, 2011 © Richard Schroeder

Ces icônes côtoient dans le livre des paysages anonymes : une route déserte en Atacama, un pylône électrique sous un ciel d’orage normand, une femme nue à Lisbonne, un palmier à Jaipur. Les fragments de 50 ans de road-trip photographique. Au fond, ce que Schroeder a compris à 12 ans, c’est que trois minutes de pure énergie rock peuvent donner le la de toute une vie.

moment parfait, de Richard Schroeder est publié aux Éditions Odyssée, et disponible au prix de 54€.

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