Elle a commencé à photographier sur le tard. On est en 1968, au Japon, lors d’un programme d’échange culturel. Elle a 38 ans. Jusqu’ici, rien ne la prédestine à une carrière d’artiste. Mariée, mère de deux enfants, elle vit alors à Chattanooga, dans le Tennessee. Quelque chose pourtant s’enclenche à ce moment-là : une attention au monde, une façon de regarder. Le geste deviendra métier, puis œuvre. « J’ai réellement commencé la photo par accident », raconte-t-elle à Blind en 2022.
Rosalind Fox Solomon est morte le 23 juin 2025 à New York, à l’âge de 95 ans. En un demi-siècle de pratique photographique, elle aura construit une œuvre dense, traversée par des figures immobiles, des visages en suspens, des gestes rituels, et ce qui résiste à la simplification. Elle n’aura cessé d’interroger ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas.
L’Américaine laisse derrière elle une œuvre singulière, construite loin des écoles et des tendances. De l’Amérique profonde aux rituels d’Afrique du Sud, des portraits d’hommes masqués aux visages marqués par l’épidémie de sida, elle a photographié ce que l’image contient de silence, de trouble et de complexité.
Un regard en mouvement
À New York, elle commence à montrer ses images à Lisette Model, mentor exigeante, qui l’encourage, taille dans ses planches-contact et l’incite à se rapprocher. À la manière d’Arbus, mais sans voyeurisme, Fox Solomon s’approche. Toujours. Jusqu’à être là, presque dans la peau de l’autre. Son regard s’affûte, sa signature émerge. « Je la voyais par intermittence, quand j’accompagnais mon mari à New York. Je lui apportais mon travail et elle en faisait la critique. »
Dans les années 1970, elle photographie à travers les États-Unis : foires rurales, intérieurs modestes, familles endeuillées, cérémonies religieuses. À l’inverse d’une photographie documentaire froide ou distante, son travail cherche l’ambiguïté. Elle ne raconte pas une histoire : elle laisse les images ouvertes. Dans les visages photographiés, il y a à la fois de l’abandon, de la résistance, parfois de l’ironie.
Dans les foires d’Alabama, elle photographie justement des hommes en débardeurs, des femmes en bigoudis, des enfants déguisés, des solitudes épaisses. « Je me contentais de les regarder, de leur demander si je pouvais les prendre en photo. » Personne ne pose de questions. Pas elle, pas eux. C’est une affaire de regard, de tension silencieuse.
Le regard de Fox Solomon s’internationalise à la fin de la décennie, grâce à une bourse Guggenheim. Elle part en Afrique du Sud, au Pérou, en Inde, en Pologne. Elle photographie des enfants déguisés, des couples dans la pénombre, des prêtres, des malades, des anonymes. Ses images, souvent réalisées en noir et blanc au moyen format, donnent une impression d’épaisseur. Elle capte des situations qui échappent au pur instant : des moments où quelque chose se retient, ou se referme.


Portraits en temps d’épidémie
Dans les années 1980, Rosalind Fox Solomon commence à photographier des personnes touchées par le sida. La série, intitulée Portraits in the Time of AIDS, marque un tournant. Là encore, pas d’effet. Elle photographie des malades, des soignants, des proches. Les images sont frontales, dépouillées. Pas de mise en scène. Pas d’intention militante affichée. Mais une attention à ce qui, dans le corps ou le regard, raconte l’inquiétude.
En 1988, la série est exposée à la Grey Art Gallery de NYU, à New York. Elle sera reprise en 2015 au Grand Palais, à Paris Photo. À cette occasion, une nouvelle génération découvre cette œuvre bouleversante, intempestive. Elle ne documente pas : elle convoque.
Elle continue d’explorer ce type de présence dans d’autres séries marquantes, comme Polish Shadow (2006), THEM (2014), ou Got to Go (2016). Le ton y est toujours sobre, souvent grave, jamais sentimental. Même dans les images les plus intimes, même dans les autoportraits tardifs, elle maintient une forme de distance.

Une voix féminine, libre, rugueuse
Rosalind Fox Solomon n’a jamais cherché à plaire. Ni à séduire. Elle n’a pas suivi les modes, ni les grands récits de la photographie humaniste ou documentaire. Elle a suivi son propre fil, souvent à rebours. Elle fut une femme dans un monde d’hommes, mais ne s’est jamais revendiquée autrement qu’artiste.
« Je pense que le fait d’être une femme m’a aidée. Les gens m’ont peut-être trouvée moins menaçante. Mais je n’étais pas plus douce qu’un homme. » Son rapport à l’altérité ne repose pas sur la compassion, mais sur une lucidité âpre. Elle n’est pas là pour réconforter.
Son langage visuel, direct, presque brutal, n’est jamais gratuit. Il puise dans une empathie muette, dans une volonté de comprendre. On peut ainsi dire que sa photographie est un miroir déformant et fidèle à la fois. Elle dit le trouble, le malaise, le beau, le grotesque, la grâce.
Une reconnaissance sur le tard
Pendant longtemps, le travail de Solomon est resté en marge. Les galeries s’y intéressent tard. Pourtant, les institutions n’ignorent pas sa démarche. Dès 1986, le MoMA de New York lui consacre une exposition personnelle (Ritual). Ses œuvres entrent peu à peu dans les collections de grandes institutions : le Victoria and Albert Museum, le Whitney, le Centre Pompidou, la National Gallery à Washington, ou le Getty. Mais son nom reste relativement peu connu du grand public jusqu’aux années 2000.
Il faut attendre Chapalingas, publié chez Steidl en 2003, pour que son œuvre trouve un premier grand livre rétrospectif. Elle y rassemble près de 180 photographies prises entre 1973 et 2001. L’ensemble dessine un territoire personnel, composé de tensions, de fragments, d’identités multiples. À partir de là, son travail circule davantage. Paris Photo lui rend hommage en 2015. Les expositions s’enchaînent.
Dernier livre, dernière voix
En mars 2024, elle publie A Woman I Once Knew, chez MACK. Le livre rassemble des photographies inédites, des notes, des souvenirs. Il s’y mêle des textes courts, souvent elliptiques. Elle y parle de la vieillesse, de la mémoire, du langage. « Je ne comprends plus la langue », écrit-elle. C’est un livre dense et sobre à la fois, testament d’une photographe qui a toujours préféré la suggestion à l’explication.
Rosalind Fox Solomon n’a également jamais cherché à appartenir à un courant. Elle a construit une œuvre discrète, cohérente, radicale dans son refus de simplifier. À travers les figures qu’elle a photographiées, elle propose un regard singulier sur la complexité humaine.

Elle vivait depuis quarante ans dans un loft à Manhattan, dans le quartier de Washington Square. Un appartement rempli d’archives, de livres, d’objets. Elle y photographiait aussi. Elle disait parfois que les murs parlaient mieux que les gens. Dans ses dernières années, elle notait des fragments sur des carnets : des rêves, des bribes de phrases, des pensées sans sujet. Un jour, à qui lui demandait ce qui liait toutes ses images, elle répondit simplement : « Je photographie parce que je ne comprends pas. »
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