Sebastião Salgado, l’homme qui donne à voir

Plus qu’aucun autre photographe de sa génération, Sebastião Salgado (1944-2025) a cristallisé les enjeux du photojournalisme de la fin du 20e siècle et du début du 21e. Souvenirs de trois rencontres avec un homme du monde, qui ne s’est jamais senti « différent des autres ».

De ses premiers reportages imprimés dans les journaux aux accrochages XXL en solo, Sebastião Salgado a montré combien tout ce qu’il enregistrait révélait, voire accentuait, la puissance d’un médium qu’il utilisa avec éloquence. Ou grandiloquence selon quelques critiques qui virent dans ces images en noir et blanc plus un spectacle tragique qu’un récit véridique. Pour eux, Salgado exploitait ces figurants anonymes en les mettant en scène sans dénoncer aucune responsabilité. Ainsi, s’imposait une fatalité à même d’émouvoir les visiteurs mais sans aucune portée politique, une impasse visuelle, donc.

Même s’il connaissait ces critiques, Salgado n’a jamais voulu, du moins lors de nos rencontres, y répondre directement, préférant se situer comme un homme parmi d’autres, un voyageur « prêté à la France ». « Notre histoire a 6000 ans. C’est l’histoire d’un groupe. L’individualité est un non-sens. » 

Samedi 3 décembre 1988, place Jules-Ferry, Montrouge. 

La porte de l’atelier s’ouvre, et Robert Doisneau apparaît, discrètement élégant. Il a accepté de rencontrer Sebastião Salgado autour de son exposition à la Grande Halle de La Villette sur ses années Renault (1934-1939). Il se considère comme un photographe tendance sédentaire, ce qui est à moitié vrai ; il n’est pas un homme d’intérieur, la curiosité est son moteur, il connaît la France comme sa poche. Salgado, lui, est un oiseau migrateur, ne cessant de parcourir le monde en quête de « ceux qui l’ont bâti (…). Un hommage aux travailleurs d’aujourd’hui, à la classe ouvrière ». 

Nous avons toute la matinée, l’après-midi, Sebastião Salgado doit déménager. Salgado est alors un jeune photographe de l’agence Magnum (il a 44 ans), Doisneau, l’un des piliers de Rapho, futur auteur d’un livre au titre et au contenu fabuleux, À l’imparfait de l’objectif (Belfond, 1989). 

Leur interview est parue le 3 janvier 1989, trois pleines pages avec leur portrait en ouverture des pages Culture dans Libération. C’est Sylvie Bouvier, iconographe attentive, qui a eu l’idée de choisir un photographe de quartier, basé à Montrouge (Hauts-de-Seine), à deux pas de Gentilly (Val-de-Marne) où est né Robert Doisneau, le 14 avril 1912. 

Le portrait, d’une grande sobriété, est très ressemblant. Épatant, dirait Doisneau. Il est signé P. Roux/ Idéal Photo. Sebastião, la main sur l’épaule de Doisneau, a encore sa moustache de mousquetaire.

De quoi vont-ils parler ?

D’un béret basque en guise d’obturateur. 

Des plaques d’huile de l’usine Renault. 

De l’usine de Zaporojié, en Ukraine, qui fabrique la plus petite voiture soviétique, la plus laide du monde et garantie pleine de pépins mécaniques. 

Du haut-fourneau numéro 6 d’Usinor-Sollac, à Dunkerque, entièrement contrôlé par ordinateur. 

Des Hongrois de Paris, Brassaï et Kertész. 

Des jeunes photographes qui s’égarent et se prennent pour des peintres.

De la photo comme un papillonnage. 

De la photo comme une profession définitive et établie. 

Du staff du magazine Life avec les mecs « pif-paf ». 

De Boubat, dans les étoiles et non pas sous les étoiles.

De Blaise Cendrars et de La Banlieue de Paris

Des astrophysiciens plus rassurants que les curés.

De la Croix du Sud, constellation familière pour les Brésiliens.

Du décalage horaire, de l’envie de rentrer à la maison, de La Paz à 4200 mètres d’altitude, du Lot, le plus beau département de France, du Brésil, 17 fois la France. 

Des Français, surtout égoïstes avec eux-mêmes, pas avec les étrangers.

Des soirées diapos soporifiques.

Et, en intégralité, entre deux fous-rires, cet échange formidable entre deux partenaires d’un jour totalement synchrones, symboles vivants d’une photographie artisanale…

Salgado: « J’adore le côté folklorique des Français. Au Brésil, on dit que la France est un pays où tout le monde est intelligent. »

Doisneau: « Il ne faut pas le répéter aux Français. Ils sont déjà tellement emmerdants, cocardiers. Cendrars m’a parlé du Brésil. Il m’a raconté des histoires fabuleuses de bateaux échoués dans les arbres. Ce n’était peut-être pas vrai, mais c’est beau… »

Salgado: « Il y a des histoires fantastiques. Le père de ma femme était attrapeur de boas qu’il vendait ensuite aux zoos et aux cirques. Ils étaient plusieurs, une douzaine, à partir dans la jungle. Ils découvraient d’abord où dormait le gros serpent et, le jour où le gros serpent mangeait un bon repas, ils allaient l’attaquer. Imagine, Robert, un boa planqué dans son arbre au bord du fleuve et trois ou quatre hommes décidés à l’avoir. Le serpent plongeait dans l’eau, eux s’accrochaient à lui. Le boa remontait, il ne peut pas rester au fond très longtemps, comme les hommes, et pendant que ces quatre-là bataillaient, les autres se reposaient. Puis ceux qui venaient d’affronter le boa allaient dormir et les autres le remplaçaient. C’était un travail d’équipe. Après quelques jours, le boa était à bout, il ne tenait plus debout et les hommes l’attrapaient. »

Doisneau s’écroule de rire. Il n’arrive pas à parler, comme si le boa l’avait hypnotisé. Puis il dit : « Les trois-huit contre un serpent, quelle idée formidable ! »

Hiver 1995, quai de Valmy, Paris.

Quelque temps après, à l’hiver 1995, pour le numéro 12 de la revue L’Insensé, nous nous retrouvons avec Sebastião Salgado, « le reporter du vingt-et-unième siècle », selon Robert Doisneau. Il est question d’une publication en majesté, le format de la revue s’y prête, Lélia Wanick Salgado et Françoise Piffard seront nos interlocutrices pour l’editing.

Rendez-vous dans sa nouvelle agence (créée en 1994), Amazonas Images, près du canal Saint-Martin, à Paris. Sebastião n’a pas changé. Entre deux fuseaux horaires… Il arrive d’Australie, bientôt il s’envolera pour Shanghai. Il a toujours ses yeux bleus de Père Noël et cette voix enchantante aux consonnes voisées qui donne l’impression que nous naviguons en pleine mer…

Mains dans les poches, il édite l’une des planches-contacts d’une épopée « phénoménale » comme il aime à dire, une enquête sur le mouvement des populations dans le monde. Migrants. Boom démographique. Réfugiés. Croissance. Fractures. Xénophobie. Privilèges. Solidarité… « Au milieu du siècle prochain, nous serons onze milliards d’êtres humains. Onze milliards quand nous sommes déjà cinq milliards et demi… »

De quoi parlons-nous ?

De son père, Sebastião, pharmacien qui s’est lancé, grâce à douze mules, dans le transport du café, la seule richesse d’exportation du café, avant de s’établir comme fermier, près d’Aimorès, dans la province de Minas Gerais, non loin du Rio Doce, le fleuve sucré. Sebastião est né le 8 février 1944 à Conceição, près d’Aimorès, au milieu des forêts et des coupes de bois, sous un soleil tropical. « Je suis né dans le contre-jour. Depuis tout petit, le visage de mon père, je l’apercevais à l’ombre. (…) Ma mère, Decia, est originaire d’Ukraine. Avec elle, tout a une solution, il suffit d’y croire. Tu peux transformer le monde entier. Mon père m’a appris l’honnêteté. C’était un homme strict, il n’a jamais raconté un mensonge, même en blaguant. »

De son premier voyage avec sa mère, après 26 heures de train, pour Belo Horizonte. Il a 11 ans. « Nous avons traversé la vallée de l’acier. Mon Dieu ! tu ne peux pas t’imaginer… Il y avait ces hommes au milieu de la nuit, habillés avec des combinaisons d’amiante, dressés face à des cathédrales de feu… Pour moi, la chose la plus immense qui existait sur le globe terrestre, c’était l’église de Aimorès et là, c’était… c’était phénoménal… Plus tard, quand j’étudiais à Vittoria, chaque dimanche, j’allais au port. Je contemplais les bateaux en provenance du Danemark, du Japon… Je dévorais des yeux ces gringos avec une curiosité énorme. J’ai passé mon bac, je rêvais d’être économiste. »

De son engagement : « Nous aussi, en 1968, on a eu des mouvements étudiants très durs à São Paulo, mais comme c’est le Tiers-Monde, on oublie d’en parler… C’était une vraie militance, pas théorique. C’était ta vie elle-même. Nous étions tous des cellules d’un corps tout entier. (…) Le Brésil, c’est un animal humain. »

Du libéralisme – qui est partout – comme la souffrance et l’exclusion : « Les gens sont choqués, mais c’est notre système, c’est nous qui l’avons choisi… Bombay est, pour moi, la ville de l’espoir. Ils ne se plaignent pas, ils ne pleurent pas, ils ont confiance . Ici, nous avons la culpabilité de consommer des biens que toute l’humanité a produits. Je viens d’un pays où l’on a conscience que notre travail va ailleurs. »

De son éthique : « Je ne suis pas un détecteur de conscience, je suis juste un vecteur de la mémoire universelle : je donne à voir. Je ne suis pas un illuminé, j’appartiens à une tribu humaine. Ce n’est pas moi ni toi qui détecte le danger, il est patent, il est criant. L’humanitaire, cet humanitaire que les critiqueurs critiquent tant, ce n’est pas une défaite, c’est une conscience. (…) S’approcher des autres, c’est un instant magnifique, une communication, un passage d’un homme à un autre. Ils te donnent l’autorisation, leur accord même dans le dénuement. Oui, même dans la détresse. C’est un complexe de supériorité que de croire qu’on vole des images, qu’on vole des visages. »

Automne 2013, MEP, rue de Fourcy, Paris.

Il aura bientôt 70 ans, comment le croire ? Pour le Sunday Times, il est « le plus grand photojournaliste au monde », pour d’autres, un trafiquant de bons sentiments. Pour moi, un homme sincère. 

Nous nous retrouvons à la Maison Européenne de la Photographie qui accueille sur quatre étages 245 images en noir et blanc sous un titre impérieux, Genesis. Dernières nouvelles : son fils aîné, Juliano, prépare un documentaire sur lui avec Wim Wenders (Le Sel de la Terre, sortie en 2014), et c’est sa femme, Lélia, qui a préparé et suivi l’épopée Genesis, huit ans autour d’un monde à l’aube de l’humanité. Sur place, Jacques Barthélémy, guide de haute montagne, l’accompagnait parfois. 

Genesis est un hommage à notre terre « fabuleuse », encore pleine de ressources. En Éthiopie, il a marché sur des territoires vierges, et effrayé des enfants qui n’avait jamais vu d’homme blanc aux yeux bleus. Aux Galápagos, il a parlé à une tortue qui avait peut-être rencontré un certain Darwin. Il a dû s’initier au numérique, « ce qui a été bien plus difficile que d’escalader les montagnes ». Il ne s’est jamais découragé, puisqu’il n’a jamais été seul, tantôt relié aux arbres et aux végétaux, tantôt à l’eau, fût-elle parfaitement glacée. Seule certitude face à Genesis et ce monde primitif qu’il a sorti de l’invisible : « Si j’additionne toutes les photographies que j’ai faites pendant ces huit années, peut-être que ça ne représente pas plus d’une seconde, non, c’est vrai, je suis sérieux ? » 

Sebastião Salgado explique combien Genesis fut réconfortant, lui qui, dans la foulée de ses études d’économie, essaya de rendre compte du chaos social et politique, de la sécheresse au Sahel aux populations déplacées par les guerres, des paysans sans terre aux camps de réfugiés. Où qu’il se trouve, tout paraissait noir, mais pas forcément tragique, à l’image de son reportage le plus fantastique, la mine d’or de la Serra Pelada, dans l’état brésilien du Pará, hanté par des garimpeiros couverts de boue. 50 000 hommes à 70 mètres de profondeur, obsédés par un fantasme impartageable : être riche.
Mise en scène complaisante ou reportage subjectif ?

Salgado : « C’est le grand pouvoir du photographe, prendre le temps tel qu’il est, à la lumière de sa propre histoire. Moi, je suis un vagabond, je ne suis jamais là où l’on m’attend, mais toujours ailleurs… La curiosité de voir et le désir de comprendre ne m’ont jamais quitté. J’aurais bientôt soixante-dix ans, et je suis toujours heureux de faire partie de ces photographes dont la vie est à la fois dehors et en dehors. Le regard ne détruit rien, c’est mon privilège. »

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