Certains cadeaux forgent le destin. Pour Stephen Shore, ce sera un kit Kodak de développement, accompagné d’une petite notice d’utilisation, offert pour ses 6 ans, en 1953. Son oncle Leo, ingénieur dans la Navy, pressent chez l’enfant une certaine disposition. « Il pensait que j’aimerais la chimie photographique », se souvient le photographe. « Il avait raison. »
Le garçon transforme aussitôt sa salle de bain en chambre noire. Autodidacte, il développe à mains nues les instantanés de ses parents. Tant pis si le fixateur lui noircit les ongles et que ses phalanges se couvrent de crevasses. Stephen persévère. « C’était comme si ce don révélait quelque chose qui était enfoui en moi. Ma vie de photographe pouvait commencer. »
Deux ans plus tard, il reçoit un appareil 35 mm. Et pour son dixième anniversaire, un voisin lui offre un livre devenu culte, American Photographs de Walker Evans, le père de la photographie documentaire. « Je ne peux imaginer meilleur cadeau à ce moment-là », assure celui qui maîtrise déjà la prise de vue. Stephen en retient une leçon clé : « Un appareil photo ne pointe pas vers le monde mais le cadre ».
Il étudie obsessionnellement : Eugène Atget, Alfred Stieglitz, Henri Cartier-Bresson, Robert Frank. Expérimente sans fin les films (Kodak, Adox, Agfa), les révélateurs (D-76, Microdol-X, Rodinal) et les différents papiers. « Je développais à l’inspection : regarder pendant une ou deux secondes le film en développement sous une lumière de sécurité vert très foncé, pour jauger le temps de développement. »
La technique devient pour lui « une seconde nature ». Tout comme le noir et blanc qu’il maîtrise avec une aisance déconcertante, alors même qu’il est aujourd’hui célébré comme l’un des pionniers de la photographe en couleur. « J’ai appris les caractéristiques de chaque nouvel objectif que j’utilisais, son angle de vue, son rendu de l’espace, sa profondeur de champ. »
New York en noir et blanc
L’Amérique dans laquelle grandit Stephen sort à peine des années de guerre. « Les visages des adultes dans mes premières photographies semblent plus profondément marqués par la vie que les visages que je vois aujourd’hui dans les rues de Manhattan », observe-t-il. Son père a grandi pendant la Grande Dépression. La Shoah plane sur sa famille juive. Le traumatisme flotte dans l’air.
Stephen, lui, cultive son obsession. Par une belle journée, l’adolescent photographie ses parents à l’angle d’une rue de Rhinebeck, dans l’Etat de New York. Le cliché les montre immobiles devant un passage piéton, fixant l’objectif au milieu d’une jungle d’enseignes de cigares, de crème glacée et de grand magasin, tandis que défilent les voitures en arrière-plan. Une image à la fois symbolique et intime de l’Amérique des années 1960.
Pour financer son matériel, le jeune homme trouve une combine géniale. Direction les aires de jeux près de Sutton Place, un quartier cossu de l’est de Manhattan. Là, il photographie les enfants avec leurs gouvernantes, récupère les adresses et débarque chez les parents avec un tirage 8×10. Il en demande cinq dollars à l’époque. Soit « plus de 50 dollars d’aujourd’hui », s’étonne-t-il après coup. « Personne ne m’a jamais retoqué. »
Dans sa ville natale, qu’il photographie sous tous les angles, il traque les visages des femmes élégantes. Il sillonne Washington Square Park, dont il immortalise les joueurs d’échecs et la foule bigarrée qui flâne autour de sa fontaine quand il ne mitraille pas depuis les fenêtres d’un bus. En 1964, il invente même une technique : photographier la vie urbaine en tenant son Leica équipé d’un 21 mm grand-angle au-dessus de sa tête.
Sur un banc, il saisit un jeune couple à l’attitude désinvolte aux côtés d’une mère d’allure classique, tenant une poussette. « J’étais apparemment sensible aux “types” culturels », commente-t-il. Ses images sont d’une maturité troublante. Parfois, la pellicule imprime son autoportrait accidentel, à la faveur d’un reflet dans la vitrine d’un café. Sa silhouette est juvénile mais Stephen joue déjà dans la cour des grands. Son aplomb formel et son sens du détail sidèrent.
Du MoMA à la Factory
Lee Lockwood, photojournaliste et rédacteur en chef du magazine Contemporary Photographer, le prend sous son aile. « C’est comme ça que j’ai découvert pour la première fois les photographies de Lee Friedlander, celles de Don Donaghy, Duane Michals, Bruce Davidson et Dave Heath, qui est devenu un ami. » Ce dernier le présente à W. Eugene Smith, le maître du reportage photo de Life Magazine.
Stephen lui achète son premier tirage : Guardia Civil, sur laquelle trois policiers de la guardia civil posent sur un fond clair qui fait ressortir par contraste la noirceur de leurs yeux, pour la somme de trente-cinq dollars. « Je me souviens lui avoir demandé le prix. Il a répondu : “35 dollars.” J’étais choqué. “35 dollars pour une photographie ?!” Gene a répondu : “OK, OK, 25 dollars.” »
Jamais à court d’audace, le photographe téléphone directement à Edward Steichen, directeur du département photo du MoMA, en 1962. « Je lui ai montré certaines images qui se trouvent dans ce livre », précise-t-il. « Je ne peux pas vraiment expliquer cette audace. C’était peut-être simplement de la naïveté, mais tous ceux que j’ai abordés étaient accueillants. »
Le culot paie. Alors que Stephen n’est âgé que de 14 ans, Edward Steichen lui achète trois tirages pour la collection du MoMA de New York. Soixante-douze ans plus tard, Early Work, publié chez Mack, exhume les archives oubliées de sa jeunesse, antérieures à ses premières publications, prises à la Factory d’Andy Warhol qui devient son refuge. À l’époque, Stephen quitte l’école pour faire de la photographie son métier.
Sa famille est « bouleversée », mais finit par accepter. « C’est ce que j’ai fait au lieu d’aller à l’université », résume-t-il en évoquant ce nouveau cycle de vie. « Tous étaient des outsiders vis-à-vis de la société normale. La plupart étaient gay (je ne l’étais pas), mais TOUS étaient des outsiders. La différence n’était pas simplement tolérée dans le monde de la Factory, elle était célébrée. Je me sentais compris là-bas. »
« C’est ma nature »
Cette immersion à la Factory lui « instille le goût de la pensée esthétique », fondation des explorations conceptuelles à venir : American Surfaces, Uncommon Places. Mais Early Work s’arrête au seuil de cette carrière à venir. Le livre s’achève sur les images du tournage du film Restaurant d’Andy Warhol et de la fête qui s’ensuivit. Les photographies du premier jour où Stephen a poussé la porte de la Factory pour devenir Stephen Shore. « En éditant ces photographies, j’ai été frappé par le peu de souvenirs que j’ai de leur création », confie Stephen Shore aujourd’hui. Comme si ces images provenaient d’un autre.
La technique, l’histoire, le cadre, le regard, l’émotion : tout était là, d’instinct. Ne lui demandez pas comment il en est arrivé là, il vous répondra qu’il était prédestiné. « Je ne peux pas m’empêcher », disait le scorpion dans Mr. Arkadin d’Orson Welles, son film culte. « C’est ma nature. »
Early Work de Stephen Shore est publié chez Mack Books et disponible au prix de $70.