31 décembre 1949. Alors que le compte à rebours du milieu de siècle approche, l’appartement de Webb vibre de danse et de rires. Vingt-deux bouteilles de champagne — et dix autres de Rémy Martin — ont déjà été vidées, et les invités se déchaînent. Pourquoi pas ? C’est Paris, après tout, et ce soir-là, l’appartement de Webb, situé aux abords du 14ᵉ arrondissement, est le centre incandescent de la scène photographique expatriée : Robert Frank est présent, tout comme Elliott Erwitt et Louis Stettner, entre autres. Quarante invités au total, dont les derniers s’éclipsent sur les pavés alors que l’aube commence à poindre.
Webb n’a pas l’habitude de se retrouver au cœur du cœur. Durant les quatre dernières années, il a travaillé à Manhattan, frôlé l’insolvabilité, transporté religieusement son imposant appareil 8×10 de Harlem à Coney Island, photographiant l’architecture et les personnages de la ville. Les images discrètement saisissantes de Webb demandent alors de la patience pour être réalisées et, en retour, récompensent le regard attentif. Les grands noms de la photographie le remarquent : Alfred Stieglitz, Edward Steichen, Roy Stryker et Beaumont Newhall du Museum of Modern Art, pour n’en citer que quelques-uns, admirent ses compositions réfléchies et élégantes. Mais cela ne se traduit ni par une reconnaissance large, ni par une sécurité financière.
Il décide donc de tenter sa chance à Paris.
Le changement est décisif. New York l’impressionne par sa taille et son échelle, mais Paris ? La ville l’emporte d’emblée. « C’est idiot de dire que je suis dingue de Paris, mais c’est le cas », écrit-il dans son journal, dont plusieurs extraits — fautes comprises — sont reproduits dans l’ouvrage. « Avec la lumière que j’ai eue aujourd’hui, c’est un rêve de photographe. » Armé d’un arsenal de caméras (Rollei, Speed Graphic, Graflex, Leica), Webb parcourt la ville pour la voir et la documenter. Il photographie les bâtiments vieillissants, les affiches écaillées, les réverbères d’un autre temps qui lui évoquent la durée ; les artisans, colporteurs, artistes de rue ; les passages étroits qui offrent d’infinies possibilités à un photographe discipliné, patient face à quelques secondes de lumière céleste.

Webb documente ce qu’il voit avec une combinaison stimulante d’images très structurées et de photographies plus spontanées réalisées au Leica, appareil qu’il apprend alors à maîtriser. Ce qui rend ses images parisiennes particulièrement fascinantes, c’est qu’elles contiennent une strate subtile d’autodivulgation. Comme l’explique l’historien et spécialiste de Webb, Keith Davis : « Il y a un équilibre merveilleux entre ce qui est réel — ce qui est hors de lui — et ce qui provoque ce sentiment de fascination et de résonance. » Au-delà du regard toujours respectueux de Webb, on perçoit sa curiosité et sa chaleur, présentes avec douceur dans ses images.
Le Paris d’après-guerre se montre généreux pour Webb. La ville est en transition : voitures modernes, charrettes tirées par des chevaux et pousseurs de chariots se côtoient ; les efforts de reconstruction avancent et les cafés vibrent de vie. Paris offre beaucoup à regarder, et Webb en profite pleinement, arpentant ses recoins comme Eugène Atget, dont il admire depuis longtemps l’approche, l’a fait un demi-siècle plus tôt. Lorsqu’il ne photographie pas, il fréquente des photographes français tels que Robert Doisneau et Willy Ronis (il réussit même à devancer Max Ernst pour un appartement) et devient une référence pour les photographes américains de passage, comme Gordon Parks et Eugene Smith du magazine Life, ou encore John Vachon, documentariste de la Farm Security Administration. Être basé à Paris lui permet aussi de voyager rapidement en Belgique, au Danemark et en Allemagne pour produire des images destinées à une agence gouvernementale américaine chargée de démontrer l’efficacité du plan Marshall en Europe.


La Ville Lumière réserve aussi quelques surprises à Webb. Son séjour se transforme en période d’inspiration artistique, mais aussi en histoire d’amour. Peu après son arrivée, ce célibataire convaincu de 44 ans tombe amoureux d’une Américaine de 43 ans, pleine d’esprit, nommée Lucille. Ils se marient cinq mois après leur rencontre — la fête du Nouvel An est la première qu’ils organisent ensemble — et resteront ensemble durant 50 ans, jusqu’à la mort de Webb en 2000, à l’âge de 94 ans. Après Paris, Webb revient aux États-Unis et poursuit une vie marquée par des chapitres distincts : son voyage à travers l’Amérique en 1955 grâce à une bourse Guggenheim, une mission de cinq mois en Afrique pour l’ONU, puis son installation au Nouveau-Mexique en 1961 où il réalise de remarquables portraits de Georgia O’Keeffe. Mais à bien des égards, c’est son passage à Paris qui donne le ton à tout ce qui suit.
Todd Webb reste extrêmement intentionnel au moment d’appuyer sur le déclencheur — une habitude née à l’époque où il compte nerveusement ses centimes et ses vues — et, au terme de quatre années à Paris, il ne réalise qu’environ 3 600 photographies. Moins de trois images par jour. Pourtant, ces images, aujourd’hui âgées de 75 ans, résistent remarquablement au temps. Précises, sensibles, lumineuses, elles révèlent la vie intérieure de la ville. Et, pour le regardeur patient, elles dévoilent quelque chose de la sienne également.
Paris: A Love Story 1948-1952, de Todd Webb, est publié par Damiani et est disponible au prix de 45 €.