Hana Katoba aborde la création d’images comme une voyageuse qui revient vers un paysage familier pour le découvrir transformé. Formée à la photographie et façonnée par des années d’observation de la lumière, du geste et de l’atmosphère, elle pénètre le domaine de l’IA sans précipitation ni fascination pour la nouveauté. Elle la traite plutôt comme une extension de sa pratique visuelle : une nouvelle pièce dans la maison qu’elle construit depuis ses premières images. L’appareil photo n’est plus un objet physique mais un espace où l’intuition et la mémoire guident la composition.
Pour Katoba, l’intelligence artificielle n’est pas un raccourci, mais un terrain d’exploration. Elle esquisse ses idées comme elle le faisait autrefois avec un objectif, avançant dans les prompts comme elle se déplaçait dans une ville ou sur un plateau — lentement, en acceptant que l’incertitude mène. Les images qui en résultent portent la même délicatesse chromatique qui caractérise son travail : portraits oniriques, architectures spectrales, paysages fragmentés qui frôlent le surréalisme sans renoncer à la cohérence. La dimension fantastique de ses compositions n’est pas une fuite ; c’est une manière de toucher le résidu émotionnel de la réalité.
Dans ses collaborations commerciales, Katoba adapte ce langage aux exigences des marques et des éditoriaux, sans abandonner son auteur·e. Pour elle, l’enjeu n’est pas d’utiliser l’IA, mais de préserver sa voix à travers elle. La technologie peut multiplier les possibles, dit-elle, mais seul l’artiste peut tracer la direction.
Dans cet entretien avec Blind, Hana Katoba explique comment elle navigue dans cet espace — entre photographie et invention, discipline et jeu — et comment l’IA est devenue moins un outil qu’une compagne façonnant son imaginaire visuel.
Comment avez-vous commencé à intégrer l’IA dans votre pratique photographique ?
J’ai intégré l’IA de manière très organique, presque par curiosité. Je travaillais dans la photographie depuis de nombreuses années, et lorsque j’ai découvert les possibilités des modèles génératifs, j’ai senti que je pouvais étendre mon langage visuel au-delà de ce que la caméra et mes ressources permettaient. Ce n’était pas tant un changement brutal qu’une transition naturelle : une manière de traduire des idées qui n’existaient auparavant que comme des sensations ou des esquisses mentales.
Y a-t-il eu un projet ou un moment où vous avez compris que l’IA pouvait jouer un rôle central dans votre langage visuel ?
Il n’y a pas eu un projet précis qui ait marqué un tournant ; c’était plutôt une révélation progressive. En travaillant avec l’IA, j’ai découvert que je pouvais transformer des idées très abstraites en images, sans les limitations techniques et budgétaires des médias traditionnels. Cet espace nouveau, sans frontières, permettait à mon imagination de s’étendre en toute liberté. Ce qui m’a vraiment fait comprendre son potentiel, c’est de réaliser que le processus réveillait une manière de créer très proche du jeu. Je crois profondément qu’en tant qu’humains, l’apprentissage par le jeu est inné ; c’est ainsi que nous grandissons, explorons et découvrons le monde pour la première fois. Avec l’IA, j’ai retrouvé cet élan primordial : expérimenter sans peur, suivre mon intuition, me laisser surprendre. Cette combinaison de liberté et de jeu — cette possibilité de construire à partir d’une curiosité essentielle — m’a fait comprendre que l’IA pouvait devenir une partie centrale de mon langage visuel.
Quelle différence faites-vous entre votre usage de l’IA dans vos projets personnels et dans vos commandes commerciales ?
Dans mes projets personnels, je m’accorde une exploration plus libre, plus émotionnelle, où l’IA agit comme un espace d’introspection. Dans le domaine commercial, mon usage de l’IA adopte un caractère plus maîtrisé et stratégique. Il ne s’agit pas de lâcher prise, mais de traduire des concepts en images qui dialoguent avec la vision du client sans perdre mon identité visuelle. Ce processus peut être complexe, car il existe un risque que votre propre voix se dilue parmi tant de contraintes externes. Pour moi, ce qui est intéressant, c’est de parvenir à apporter sensibilité, authenticité et perspective personnelle même dans un cadre plus serré.
Dans le travail commercial, quelles attentes ou limites les clients fixent-ils généralement vis-à-vis des images générées ou augmentées par l’IA ?
Les clients recherchent généralement de l’innovation, mais avec des limites claires : cohérence esthétique, respect de l’identité de marque et viabilité technique. Beaucoup s’intéressent au potentiel narratif ou conceptuel de l’IA, mais ils ont besoin que le résultat soit contrôlé, reproductible et aligné avec l’objectif du projet.
Lorsque vous commencez une image avec l’IA, quel est votre point d’entrée — une photographie, un prompt, un croquis, un concept ?
En général, je commence par un concept. Parfois, je le développe sous forme de croquis rapide ou de description écrite qui sert de point de départ. Peu à peu, je déroule toutes les caractéristiques qui vont façonner l’image : comment la composition va s’organiser, quel type de lumière convient le mieux, et quelle palette de couleurs peut soutenir l’atmosphère recherchée. Ce point de départ m’aide à maintenir la cohérence lorsque j’intègre ensuite l’IA dans le processus.
Mais ce qui me fascine vraiment, c’est l’exploration du latent space. C’est un terme technique, oui, mais je le décrirais ainsi : imaginez que vous puissiez voyager d’une image ou d’une idée initiale vers n’importe quelle autre destination visuelle, et qu’au cours du trajet, des découvertes inattendues apparaissent, comme lorsque vous voyagez sans itinéraire fixé. Pour moi, générer des images avec l’IA devient ce voyage : je peux changer de direction, expérimenter, découvrir et reprendre le contrôle à tout moment. Chaque image devient une station différente au sein d’un itinéraire créatif infini.
Pourriez-vous nous décrire étape par étape votre flux de travail habituel pour créer une image assistée par IA, de l’idée au résultat final ?
● Idée / Concept : Tout commence par une intention claire : une émotion, une atmosphère ou une idée que je veux aborder.
● Description brève : Je réalise généralement un petit croquis ou j’écris quelques lignes définissant la direction. Pas besoin d’être élaboré, mais suffisamment pour établir le « cadrage mental », comme si je préparais une séance photo.
● Premières itérations avec l’IA : À partir de là, je construis les prompts, en gardant présents les concepts fondamentaux : type de lumière, style, couleur, angle. Je teste différentes combinaisons de mots et observe comment les images répondent.
● Voyage dans le latent space : Là commence la partie la plus stimulante du processus. Je considère le latent space comme une carte infinie où toutes les images possibles sont interconnectées. L’explorer, c’est voyager sans destination fixe : je pars d’une idée initiale et, en testant les itérations, je découvre des chemins inattendus. Je peux bifurquer, revenir ou prendre une direction entièrement nouvelle, toujours guidée par l’émotion d’origine. Chaque image générée est une étape différente dans ce voyage créatif.
● Sélection d’image : Parmi toutes les variantes, je choisis celle qui n’est pas seulement « correcte » techniquement, mais celle qui traduit le mieux l’émotion ou l’idée initiale. C’est un processus très proche de l’editing en photographie : il s’agit de trouver l’image qui porte le message.
● Édition / Post-production : Ensuite, je travaille l’image en post-production comme je le ferais avec une photographie : tonalités, couleurs, contraste, texture, perception de profondeur. Cette étape est essentielle pour unir la pièce au reste de mon travail afin qu’elle ne soit pas perçue comme un objet isolé.
Comment construisez-vous les prompts de manière à garder des résultats personnels et cohérents avec votre esthétique plutôt que génériques ?
Ce qui rend mes résultats personnels, ce n’est pas le prompt, mais ma perspective — ma mirada — derrière l’ensemble du processus et du voyage. Honnêtement, le prompt n’est pas la partie la plus importante ; c’est juste un point de départ, une esquisse. Dans son ensemble, cette combinaison — ma manière de voir, mon langage visuel et mes images comme guide — empêche le résultat d’être générique et garantit que chaque pièce reste cohérente avec mon travail.
Quels modèles, logiciels ou plateformes sont essentiels à votre processus aujourd’hui, et pourquoi ?
Mon outil principal est ComfyUI. On pourrait le décrire comme un « système d’exploitation » pour les images générées par IA : un environnement où je peux connecter différents modèles et, en même temps, contrôler en détail chaque paramètre impliqué dans la construction d’une image ou d’une vidéo. Dans mon travail personnel, je me permets parfois davantage d’expérimentation et de hasard, mais dans les projets commerciaux, ce niveau de contrôle devient essentiel : pouvoir ajuster des détails précis, répondre à des changements concrets et garantir un résultat exact fait partie du processus professionnel.
Comment gérez-vous la résolution, la texture et les détails fins — des limites fréquentes des images générées par IA ?
Je génère l’image de base et, lorsque je trouve la version qui fonctionne, je l’upscale pour gagner en qualité, en netteté et en réalisme. À partir de là, j’interviens manuellement en post-production : j’ajuste textures, lumière, détails. Ce travail final garantit que l’image possède une cohérence visuelle et une sensation organique, loin de l’artificialité.
Quelles sont les erreurs techniques majeures que les débutants devraient éviter lorsqu’ils intègrent l’IA dans un workflow photographique ?
L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à faire entièrement confiance à ce que l’IA génère et à mettre de côté son propre jugement. Il arrive aussi qu’avec tant d’options, il soit facile de perdre la clarté esthétique : soit en ajoutant trop d’effets, soit en suivant trop littéralement les descriptions. Ce ne sont pas des éléments problématiques en soi, mais ils peuvent détourner l’attention de ce qui compte le plus : l’intention de l’image. La clé réside dans une direction claire, une approche patiente, et dans le rappel que l’IA est un outil au sein d’un processus créatif plus vaste.

Quel équilibre recherchez-vous entre éléments générés par IA et photographie ou post-production traditionnelle ?
L’IA intervient dans mon processus, mais elle ne définit pas l’image. Ce qui porte réellement chaque pièce, c’est mon regard de photographe : ma manière de comprendre la lumière, la couleur, l’espace et les thèmes que j’explore. Je ne délègue pas ces décisions ; elles viennent d’années de formation et d’un œil entraîné à construire des images avec intention. L’IA m’aide à générer du matériau initial ou à ouvrir de nouvelles possibilités visuelles, mais c’est moi qui trace la direction dès le départ et qui, ensuite, donne cohérence au travail en post-production. En somme, l’IA étend le processus, mais l’identité visuelle vient de moi et est présente à chaque étape, pas seulement dans la finition.
Le public comprend-t-il parfois mal ce que signifie « photographie IA » dans le contexte de votre travail ?
Oui, cela arrive souvent. Lorsqu’ils voient une image générée qui reprend certains codes photographiques — la lumière, la composition, la profondeur — ils tendent à l’interpréter comme une scène réelle, comme si elle avait existé devant une caméra. Mais dans mon cas, il n’y a pas d’instant capturé : il y a une scène imaginée. L’IA permet de construire des images qui s’appuient sur le langage visuel de la photographie, mais qui n’ont pas d’origine tangible. C’est une manière de donner une forme visuelle à ce qui reste normalement mental : idées, émotions, souvenirs flous… ou même quelque chose qui ressemble à capturer un rêve juste avant qu’il ne s’efface.
Vos images ont une atmosphère très reconnaissable. Comment maintenez-vous un style cohérent avec des outils parfois imprévisibles ?
La cohérence de mes images vient de mon parcours et de ma manière de comprendre la photographie. Lumière, couleur, composition et atmosphère ne sont pas pour moi des éléments aléatoires : ce sont des décisions que j’ai affinées au fil des années. Même si l’IA peut être imprévisible, mes critères agissent comme un filtre constant. Je revois, j’ajuste et je sélectionne jusqu’à ce que l’image respire mon langage.
Comment préservez-vous la dimension émotionnelle et sensorielle de la photographie lorsque vous utilisez des outils algorithmiques ?
J’essaie de faire de l’émotion le point de départ et non le résultat. L’IA m’aide à construire des atmosphères, mais c’est moi qui décide où placer le silence, la tension, l’humour. Je pense chaque image comme un petit espace où le regardeur peut s’arrêter et ressentir.
Pouvez-vous décrire un projet personnel où l’IA a transformé de manière significative votre idée initiale, et expliquer comment vous avez construit l’image finale ?
Ce n’est pas quelque chose qui s’est produit dans un seul projet précis, mais dans tous ceux où je me permets d’expérimenter. Parfois, je pars d’un guide très simple et je voyage dans le latent space par des chemins inattendus. Cette ouverture me conduit souvent à des résultats bien plus créatifs que prévu. Cela arrive particulièrement dans les images à tonalité humoristique ou surréaliste, où il y a de la place pour jouer et laisser apparaître des solutions visuelles plus « out of the box ».
Si vous deviez enseigner à quelqu’un qui débute avec l’IA, quelle technique concrète lui recommanderiez-vous pour commencer ?
J’inviterais toute personne débutante à créer un petit « style moodboard » : compiler cinq de ses propres images qui représentent ses goûts visuels et les utiliser comme référence récurrente. Ainsi, on apprend dès le départ à construire une cohérence esthétique sans dépendre uniquement de ce que le modèle propose. Mais au-delà de toute technique, je l’inviterais à conserver une attitude de jeu : expérimenter et se laisser surprendre. La créativité avec l’IA s’apprend en jouant.
Comment voyez-vous l’IA redéfinir le rôle des photographes dans les années à venir ?
Je pense qu’elle va élargir le rôle du photographe, pas le remplacer. Elle fera de nous des concepteurs de mondes, pas seulement d’images. La caméra ne sera plus le seul médium pour capturer, mais l’un parmi plusieurs pour construire. L’essentiel restera le regard.
Y a-t-il de nouveaux outils ou technologies que vous êtes impatiente d’explorer ?
Je suis particulièrement enthousiaste à l’idée de l’arrivée d’outils de génération de mondes en temps réel. Nous voyons déjà des avancées dans les modèles vidéo qui se rapprochent de cette idée, mais il nous manque encore l’immédiateté nécessaire. J’imagine un avenir très proche où nous pourrons passer d’une image à une autre — d’un univers visuel à un autre — de manière fluide, en modifiant n’importe quel élément instantanément. Lorsque cela arrivera, l’expérience créative sera presque comme habiter un rêve que nous pouvons concevoir et contrôler à la première personne. Un espace où non seulement les images se génèrent, mais où des réalités entières seront interactives. Et lorsque cette technologie arrivera… je me perdrai probablement dedans ; si vous me cherchez, vous saurez où me trouver.
En regardant vers l’avenir, quelle place imaginez-vous pour l’IA dans votre pratique artistique dans cinq ou dix ans ?
J’imagine un futur où « voyager » dans le latent space ne sera plus seulement une métaphore, mais une expérience littérale : pouvoir passer d’une image à l’autre, d’une atmosphère à l’autre, au sein d’un univers visuel en transformation constante, où chaque élément peut être modifié instantanément. Nous ne générerons plus seulement des images : nous les habiterons. Ce saut fera de la création quelque chose d’immersif, presque comme rêver éveillé et avoir un contrôle total sur le rêve. Les outils actuels pointent déjà dans cette direction, mais lorsque cette technologie atteindra sa maturité, elle changera complètement mon processus… et probablement aussi ma relation à l’image. Ce qui est excitant, c’est qu’il est difficile d’imaginer jusqu’où nous irons ; le rythme de l’évolution est vertigineux. Mais s’il y a une chose dont je suis certaine, c’est que j’y serai, en train d’explorer, de jouer… et de me perdre joyeusement dans ces mondes.
Plus d’informations sur Hana Katoba sur son site ou son compte Instagram. Hana Katoba est représentée par l’agence FMA Le Bureau.