Edward Weston, le regard nu
Catalogue de l’exposition présentée à la Maison Européenne de la Photographie, Edward Weston: Becoming Modern (Morel Books), retrace à travers plus de cent tirages vintage issus du Wilson Centre for Photography de Londres, le basculement fécond de la photographie américaine dans la modernité.
Par Guénola Pellen. Photos d’Edward Weston.
La plupart des photographes savent capter la lumière. Edward Weston, lui, s’en servait pour sculpter ses images. Né en 1886 dans l’Illinois, installé dès 1906 en Californie, cet « aventurier en quête de découvertes » a traversé le siècle en arpenteur solitaire, loin des cercles d’influence new-yorkais, forgeant dans les marges son langage visuel.
Quand Edward Weston photographie deux coquillages nacrés, adossés l’un à l’autre, on croirait voir deux corps lovés. La nature morte semble presque organique, quasi charnelle. La lumière y coule avec une douceur de soie, révélant les stries les plus fines du coquillage, ses nacres délicates. L’artiste photographie la chose avec une précision chirurgicale, comme il l’écrit en avril 1930 : « Voir la Chose Même est essentiel : la quintessence, directement révélée sans la brume de l’impressionnisme ».
Regardez ce poivron. Son épiderme luit comme un bronze, ses bourrelets se tordent avec la tension d’un torse au repos, ses replis évoquent tantôt un poing serré, tantôt une hanche cambrée. Ce légume de marché, noyé dans un noir d’ébène, est devenu sculpture de jais. Après cette vision, vous ne regarderez plus jamais un poivron de la même manière… Edward Weston en avait pleinement conscience : « J’ai continué avec les poivrons ; mon émerveillement et ma vision s’intensifiant »
La même alchimie opère partout. Deux calebasses en forme de cygne, saisies en contre-plongée sur un fond laiteux, enchevêtrent leurs cous sinueux comme deux oiseaux mythologiques figés dans un ballet muet : le végétal y atteint la grâce de l’animal. Car Weston ne cherchait ni l’effet ni la provocation, mais « une manière de voir », appliquée indifféremment au coquillage et au corps humain.
Son Nu dans l’embrasure de la porte en témoigne : une femme repliée sur elle-même, tête ployée, les bras noués autour de ses genoux, se mue en architecture d’ombre et de chair – un assemblage de courbes si rigoureux qu’il confine à l’abstraction. Le corps cesse d’être un sujet pour devenir une forme pure.
Les dunes d’Oceano, photographiées depuis les hauteurs, révèlent cette même obsession portée à l’incandescence : leurs arêtes d’ombre tranchent la lumière aveuglante comme des lames d’obsidienne, le sable devient dessin, le relief se fait musique. C’est dans ces paysages tardifs – la vallée de la Mort, Big Sur, Point Lobos – que, pour citer Edward Weston, « le paradis et la terre ne formèrent plus qu’un ».
Et puis, l’humour surgit là où on ne l’attendait plus. Dans Charis portant un masque à gaz (1942), une femme nue, coiffée d’un masque à gaz, fixe l’objectif depuis un canapé sombre, une assiette de fruits à ses côtés, dans une référence oblique à la guerre, mordante et tendre à la fois. Edward Weston annota une autre image tardive : « Des fous dans une maison folle vus par un photographe fou ».
Oeufs et trancheuse (1930), en couverture du livre, représente comme son nom l’indique trois œufs et une trancheuse métallique dont les fils d’acier dessinent une harpe miniature, le tout niché dans la courbe d’un récipient sombre. L’ordinaire le plus humble, magnifié par la seule rigueur du cadrage et la science de la lumière.
Dans l’étonnante modernité d’un visage féminin saisi de profil, crâne rasé, nuque offerte, col de veste retourné – chaque détail est ciselé avec la netteté d’une gravure. La peau y devient paysage. Le portrait rejoint le poivron, le coquillage et l’œuf dans une même famille de formes transfigurées. « Pour photographier un rocher, il faut le faire ressembler à un rocher, mais aussi qu’il devienne plus qu’un rocher », affirmait l’artiste.
Alfred Stieglitz, dès 1922, avait perçu cette singularité : « J’aime la façon dont vous vous attaquez à chaque image comme si c’était un problème inédit ».
Chaque image, en effet. Chaque poivron, chaque dune, chaque visage. Jusqu’au dernier.
Le catalogue Edward Weston: Becoming Modern, publié par Morel Books en collaboration avec la MEP, est disponible au prix de 60 €.