Les images censurées de Robert Mapplethorpe

La galerie Eric Mouchet, à Bruxelles, expose l’intégralité du sulfureux Portfolio X.

À Bruxelles, voir aujourd’hui réunies les images de Portfolio X de Robert Mapplethorpe reste une exception. Jusqu’au 14 mars, la galerie Éric Mouchet présente l’ensemble mythique de cette série réalisée à la fin des années 1970, devenue l’une des plus controversées de l’histoire de la photographie. Rares sont les galeries — et plus encore les institutions — qui acceptent encore d’en montrer l’intégralité. Plus de 40 ans après leur création, ces images demeurent entourées d’un silence prudent, de précautions curatoriales et d’une forme persistante de mise à distance.

Réalisé en 1978, Portfolio X constitue l’un des trois portfolios conçus par Robert Mapplethorpe la même année, aux côtés de Portfolio Y et de Portfolio Z. Treize photographies en noir et blanc composent cette série consacrée exclusivement aux pratiques sadomasochistes au sein de la scène gay new-yorkaise. Corps masqués, accessoires de cuir, dispositifs de contrainte, gestes ritualisés : Mapplethorpe y photographie frontalement un univers qu’il fréquente lui-même et qu’il décide, pour la première fois, d’exposer dans un ensemble cohérent. Comme le rappelle Éric Mouchet, « exposer le mythique Portfolio X de Robert Mapplethorpe à l’occasion du PhotoBrussels Festival, au milieu d’autres photographies explicites de cet artiste, revêt naturellement d’une intention politique. Il est devenu pratiquement impossible d’organiser une exposition de ses œuvres dans une institution muséale sans créer la polémique. Toute exposition d’œuvres de Robert Mapplethorpe est soit, au pire accusée d’apologie de la pornographie ou, au mieux soupçonnée d’avoir été préalablement autocensurée ».

Pourtant, les photographies qui composent Portfolio X circulent depuis longtemps dans l’espace numérique. « Les treize images du Portfolio X, pour certaines effectivement pornographiques, sont pourtant connues et faciles à retrouver sur l’Internet par quiconque souhaite les voir », note Éric Mouchet. Le paradoxe est là : accessibles partout, mais presque invisibles dans les lieux où l’histoire de la photographie s’écrit officiellement.

John, NYC 1978, The X Portfolio © Robert Mapplethorpe / Galerie Eric Mouchet
Scott, NYC 1977, The X Portfolio © Robert Mapplethorpe / Galerie Eric Mouchet
Lou, NYC 1978, The X Portfolio © Robert Mapplethorpe / Galerie Eric Mouchet
Self portrait, NYC 1978, The X Portfolio © Robert Mapplethorpe / Galerie Eric Mouchet

À la galerie, les tirages exposés sont des épreuves vintage, réalisées du vivant de l’artiste, pour la plupart signées. « Elles sont d’une grande qualité technique et leur composition est magistrale », insiste le galeriste. Autour du Portfolio X, d’autres images, rarement montrées elles aussi, viennent compléter l’ensemble : des portraits plus intimistes, des polaroids uniques, des photographies où la frontalité du geste et du regard continue de structurer toute la grammaire visuelle de Mapplethorpe. « La présentation de cette trentaine de tirages vintage (…) nous offre un panorama suffisant pour explorer les raisons qui ont fait de Robert Mapplethorpe la star incontestée de l’art et de la culture queer et subversive des années 1970 et 1980. »

L’histoire de ces images commence bien avant leur statut de symbole. Robert Mapplethorpe naît à New York le 4 novembre 1946. Très tôt, il s’oriente vers les arts visuels. « Il entame dès 1963 des études artistiques », rappelle le galeriste, précisant que Mapplethorpe produit d’abord des collages à partir de magazines pornographiques avant de trouver, presque par évidence, sa voie photographique : « dès qu’on lui offre un appareil Polaroïd, la photographie devient son médium de prédilection ».

Dans ces premières années, se met déjà en place ce qui traversera toute son œuvre. « La frontalité de l’image et le regard (…) marquent toute la production de Mapplethorpe », observe Éric Mouchet. Le regard est parfois direct, parfois volontairement absent lorsque le corps est tronqué, mais il reste l’axe central autour duquel s’organisent ses images. Sa première exposition personnelle, en 1973, à la Light Gallery à New York, annonce déjà le rapport frontal qu’il entretient avec son propre corps et avec la représentation sexuelle. « De l’invitation à sa première exposition solo à la Light Gallery en 1973, constituée d’une vue frontale de son sexe vaguement dissimulé par une gommette… », rappelle le galeriste.

Cinq ans plus tard, Portfolio X apparaît comme une rupture assumée. « … à son autoportrait du Portfolio X en 1978, où il regarde l’objectif et exhibe en même temps ses fesses seulement vêtues d’un chaps et d’où sort un fouet qui donne à cette image provocante une connotation satanique », poursuit Éric Mouchet. L’image est aujourd’hui l’une des plus connues de la série : Mapplethorpe y condense à la fois l’affirmation de son identité, la théâtralité du dispositif et la violence symbolique de l’exposition de soi.

Dans les photographies présentées à Bruxelles, les corps sont cadrés sans détour : visages masqués, postures ritualisées, accessoires de cuir, dispositifs de contrainte, scènes de domination et de soumission. Les décors sont réduits à l’essentiel : murs nus, sols bruts, fonds sombres. La lumière découpe les volumes, isole les gestes, fixe l’instant. Chaque image fonctionne comme une construction autonome, précise, contrôlée, mais chargée d’une tension immédiate.

Patrice, NYC 1977, The X Portfolio © Robert Mapplethorpe / Galerie Eric Mouchet
Jim and Tom, Sausalito 1977, The X Portfolio © Robert Mapplethorpe / Galerie Eric Mouchet
Helmut and Brooks, NYC 1978, The X Portfolio © Robert Mapplethorpe / Galerie Eric Mouchet
Dick (Richard), NYC 1978, The X Portfolio © Robert Mapplethorpe / Galerie Eric Mouchet

Le Portfolio X est réalisé à un moment précis de l’histoire new-yorkaise et de la culture gay. Quelques années après les émeutes de Stonewall, alors que la visibilité queer se redéfinit dans l’espace public, Mapplethorpe choisit de montrer ce qui, jusque-là, restait largement confiné aux espaces privés et clandestins. Les pratiques SM, les codes fétichistes et les corps masculins deviennent des sujets photographiques à part entière, portés par une esthétique rigoureuse et une volonté de visibilité assumée. Éric Mouchet rappelle d’ailleurs combien ces images s’inscrivent dans une trajectoire personnelle. « Si l’autre photographe que nous exposons en ce moment, Herbert Tobias, a réalisé son coming-out par la photographie, sans doute Robert Mapplethorpe a-t-il légitimé ses pratiques SM à ses propres yeux en les exposant ainsi crânement au public », dit-il, soulignant la dimension profondément intime de ce geste artistique.

Après Portfolio X, Mapplethorpe continue à multiplier les séries, les commandes, les portraits mondains, les photographies de fleurs. Mais l’autoportrait reste une ligne de force. « Dans l’ultime autoportrait de 1988 où seul son visage nacré et sa main droite tenant un pommeau de cane sculptée d’une tête de mort émergent d’un fond noir, toutes les phases de son existence se synthétisent en un autoportrait face à l’objectif », explique encore Éric Mouchet. Entre ces deux images — celle de 1978 et celle de 1988 — se lit une trajectoire artistique et personnelle marquée par le sida, par l’accélération de la reconnaissance publique et par une conscience aiguë de la fin.

Mapplethorpe meurt en 1989, des suites de complications liées à la maladie. L’année suivante, l’exposition « The Perfect Moment » au Contemporary Arts Center de Cincinnati déclenche l’un des plus grands scandales culturels aux États-Unis. Le centre est poursuivi en justice. Le slogan imprimé sur les tee-shirts de l’époque, repris aujourd’hui par la galerie bruxelloise, résume la position défendue par Éric Mouchet : Censorship is obscene.

De son vivant, l’artiste a notamment exposé son Portfolio X en 1987 au 80 Langton Street, un espace artistique alternatif à San Francisco, avec un titre qui déjà référence: « Censored ». Ce que la galerie Eric Mouchet montre aujourd’hui, ce ne sont pas seulement des images devenues célèbres pour leur caractère explicite. Ce sont des tirages historiques, des objets matériels, des photographies réalisées dans un contexte précis, avec un statut et une circulation qui ont profondément évolué. « La présentation de cette trentaine de tirages vintage (…) », insiste encore le galeriste, « permet de restituer l’œuvre dans sa densité réelle, loin des extraits isolés et des reproductions décontextualisées ». C’est aussi ce qui rend l’exposition bruxelloise exceptionnelle : la possibilité de voir, ensemble, ces images rarement réunies, rarement exposées.

Joe, NYC 1978, The X Portfolio © Robert Mapplethorpe / Galerie Eric Mouchet
Helmut, NYC 1978, The X Portfolio © Robert Mapplethorpe / Galerie Eric Mouchet
Jim, Sausalito 1977, The X Portfolio © Robert Mapplethorpe / Galerie Eric Mouchet
Ken, NYC 1978, The X Portfolio © Robert Mapplethorpe / Galerie Eric Mouchet

Aujourd’hui encore, le Portfolio X continue de susciter des refus et incompréhensions. Non parce que ces images seraient inconnues, mais parce qu’elles déplacent, frontalement, les frontières de ce que l’espace public accepte de montrer. En les exposant sans filtre, sans avertissement spectaculaire ni discours moralisateur, la galerie Éric Mouchet replace ces photographies là où Mapplethorpe les avait d’abord inscrites : au cœur même de l’histoire de la photographie, de la culture queer et des luttes pour la visibilité. Ces images, réalisées à la fin des années 1970, réapparaissent ainsi non comme des reliques scandaleuses, mais comme des documents essentiels d’une époque, d’un combat et d’un regard. Des images qui, près d’un demi-siècle après leur création, continuent de poser une question simple et brûlante : qui décide encore de ce qui peut être vu ?

Portfolio X, de Robert Mapplethorpe est exposé jusqu’au 14 mars à galerie Eric Mouchet, à Bruxelles, au sein de l’exposition « Robert Mapplethorpe & Herbert Tobias », faisant partie du festival Photo Brussels.

Cedric, NYC 1977, The X Portfolio © Robert Mapplethorpe / Galerie Eric Mouchet

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