Dana Lixenberg : « C’est important de voir l’autre et créer du lien »

Les portraits américains de Dana Lixenberg, exposés à la Maison Européenne de la photographie à Paris, nous rappellent ce que « regarder » veut dire.

Depuis 1989, Dana Lixenberg arpente la société américaine à sa marge avec une chambre grand format. Cet appareil d’un autre âge exige patience, silence et capitulation du spectaculaire. La photographe néerlandaise en tire des portraits d’une intensité rare, rassemblés dans sa première exposition parisienne. « C’est comme une danse lente entre deux personnes », confie-t-elle au sujet de l’exercice.

« American Images » retrace comme son nom l’indique les travaux américains de l’artiste, dont la carrière a démarré par des commandes de presse. Elle s’ouvre sur les portraits éditoriaux réalisés dès 1993 pour le magazine Vibe, fondé par Quincy Jones. Le rappeur Tupac Shakur, Whitney Houston, Prince, Notorious B.I.G., A Tribe Called Quest, Jay-Z : autant de figures tutélaires de la culture populaire américaine, saisies dans l’interstice d’un shooting photo, entre la pose et l’abandon.

« Au fur et à mesure, je me rendais compte que c’était vraiment les pièces d’un puzzle », se souvient la photographe. « Je faisais une sorte de portrait du pays. » Celui de Tupac, devenu l’une des images les plus reproduites du hip-hop mondial, frappe par ce qu’il refuse : le swagger, la bravade, le masque habituellement arboré par les rappeurs. « On ne voit pas Tupac comme un rebelle, mais plutôt comme un poète, vulnérable, féminin, dans un moment méditatif », observe Marcel Feil, co-commissaire de l’exposition.

Tupac Shakur, 1993. © Dana Lixenberg
Kamaal “Q-Tip” Fareed, Ali Shaheed Muhammad et Malik “Phife” Taylor (A Tribe Called Quest), 1997. © Dana Lixenberg


L’inclinaison de sa tête, la croix incrustée de pierres contre la chemise froissée, les traces de pluie sur le tissu : on se sent comme en présence de l’homme de vingt-deux ans, pensif sous une bruine d’Atlanta. Biggie, autre sommité du rap West Coast, surgit hors cadre, liasses de billets en main, un petit élastique coincé entre les doigts. « Ce n’était pas prévu dans la séance », précise Laurie Hurwitz, l’autre co-commissaire de l’exposition. « C’est une scène spontanée, quand il comptait son argent. C’est devenu une photographie emblématique. »

Quand les masques tombent

Mais le cœur battant de l’exposition, qui occupe un étage entier, est dédié aux habitants d’un ensemble de logements sociaux de Los Angeles rongé par la criminalité. Titrée « Imperial Courts », la série prend vie au lendemain des émeutes de South Central Los Angeles, en 1993. La ville se consume après que Rodney King, un chauffeur de taxi africain-américain, a été roué de coups par quatre policiers blancs. Un magazine néerlandais envoie Dana Lixenberg documenter les séquelles des manifestations.

Sur le terrain, elle perçoit d’emblée « une vision stéréotypée de la violence armée » et décide de chercher autre chose : les visages derrière les gros titres. Tony Bogard, membre influent d’un gang, lui ouvre les portes de la cité. La méfiance règne. « Au début, ils ont cru que j’étais du FBI », se souvient Dana Lixenberg. Chaque jour, elle revient avec les planches contact de la veille, des Polaroid à partager. Peu à peu, la confiance s’installe. Sur place, la première question posée par les habitants à la photographe est frontale : « Et qu’est-ce que ça nous apporte ? »

La baby shower de Tish, 2008. © Dana Lixenberg


Dana Lixenberg admet ne pas avoir la réponse. Mais elle reviendra, pendant trente-trois ans. Projet d’une vie, la série est d’ailleurs toujours en cours. « Je ne suis pas sûre que faire ce long projet était mon intention de départ », avoue-t-elle. « Quand j’ai commencé en 93, j’ai fait une première série et c’est la réaction des résidents à mes photos qui m’a décidé à revenir. » Ce qui devait durer quelques semaines s’est mué en un opus monumental : près de quatre cents images en noir et blanc, une vidéo tricanal de 69 minutes, des carnets de travail, des enregistrements sonores, et un livre couronné en 2017 par le Deutsche Börse Photography Foundation Prize.

Le choix du noir et blanc, dès l’origine du projet, efface les repères temporels et concentre le regard sur l’essentiel : les corps, les yeux, les postures. Marcel Feil souligne la matérialité de ces œuvres : « Tous les tirages sont faits à la main, à la gélatine argentique. La chambre 4×5 révèle un niveau de détail parfois surréel, plus vrai que nature. On distingue les plus infimes détails dans le tissu d’un vêtement, dans un visage, dans les yeux. Des choses qu’on ne voit pas normalement. »

Cette incursion à Imperial Courts nous fait rencontrer Peanut, que l’on découvre enfant en 1993, puis homme en 2023. Le même regard habite ces deux corps que trente ans séparent. On y croise aussi J-50, auto-proclamée « muse » de la photographe, d’abord jeune femme, puis enceinte de Kadisha en 2008, enfin en mère veillant sur l’adolescente. On y entend Doug, un poète de la rue incarcéré, réciter ses textes.

Tanya K et sa fille Kayrah, 2021. © Dana Lixenberg
DJ, 1993. © Dana Lixenberg
China, 1993. © Dana Lixenberg
Kimberly Denise Jones (Lil’ Kim), 1997. © Dana Lixenberg


« Il a passé la plupart de sa jeunesse en prison. C’est difficile de sortir de ce système et c’est quelque chose qui me brise le cœur », lâche Dana Lixenberg, la voix soudain fragile. On y découvre aussi China, en 1993, bigoudis sur la tête, exubérante au sommet d’un portique de jeu, avant de disparaître à son tour, « probablement assassinée », bien que son corps n’ait jamais été retrouvé. Tony Bogard, celui qui avait ouvert les portes, sera tué lui aussi peu après la séance photo.

Sa mère, dans un documentaire tourné lors de la publication du livre, caresse du doigt son visage imprimé sur la page. « C’est extrêmement émouvant », souffle Marcel Feil. Ce qui bouleverse, dans Imperial Courts, ce n’est pas le pathos, rigoureusement absent, mais la dignité qui irradie de chaque tirage. « On ne s’attarde pas sur la situation de ces personnes, on s’attarde sur qui elles sont », affirme Dana Lixenberg.

La photographe ne pénètre jamais dans les intérieurs. Elle compose ses portraits dehors, dans les espaces collectifs de la cité. Adolescents rêveurs, enfants butés, mères lasses : la mélancolie des corps, le décor dépouillé racontent la dureté sans l’exhiber. « Je ne voulais pas les enfermer dans une étiquette », insiste-t-elle. Ce qu’elle construit ressemble davantage à un album de famille géant, traversé par les naissances et les disparitions, les incarcérations et les retrouvailles.

Justin ‘Doug’ Edwards, 2000. © Dana Lixenberg
Patricia Miller, 1998. © Dana Lixenberg

Les résidents, reconnaissants, l’ont surnommée « picture lady », la dame aux photos. Cinq cents exemplaires d’une édition spéciale du livre furent distribués aux résidents en 2015. Une restitution qui témoigne de l’éthique de la photographe, pour qui le portrait est un cadeau réciproque entre le photographe et son modèle.

L’autre, sans distance

Le parcours déploie aussi les séries réalisées à Jeffersonville, dans l’Indiana, dans un refuge pour sans-abri où Lixenberg est revenue chaque année pendant sept ans. La MEP présente les tirages originaux, un choix délibéré de Marcel Feil : « Il était vraiment important de les montrer tels qu’ils avaient été pensés à l’origine par Dana », précise-t-il.

Le grain argentique est intact, de même que la chaleur des tons, la précision du détail. Patricia Miller, sans domicile fixe, pose en robe de soirée et talons hauts, le regard droit, souveraine : rien dans l’image ne trahit sa situation. Justin « Doug » Edwards, torse nu en extérieur, ses longs cheveux encadrant un petit tatouage de mains jointes en prière, incarne la tension entre vulnérabilité et espoir.

Ivana Trump, 1998. © Dana Lixenberg
Helen Gurley Brown, 1997. © Dana Lixenberg

Les cartels sous les images n’indiquent qu’un prénom et une date, jamais le statut. Dana Lixenberg formule l’essentiel avec une simplicité désarmante : « Quand on voit dans la rue une personne sans abri, il y a une distance. C’est vraiment important de voir l’autre et créer le lien. » Marcel Feil enfonce le clou : « La méthode est la même, que vous soyez sans abri ou Ivana Trump. »

La première épouse de Donald Trump figure justement dans l’exposition, saisie en rêveuse sur un yacht, paupières mi-closes, collier d’émeraudes sur satin rouge, photographiée avec la même attention absolue. C’est là peut-être le geste le plus radical de Lixenberg : abolir, par le même protocole de soin et de présence, la hiérarchie entre les êtres.

A Shishmaref, en Alaska, son regard se déplace encore. Cette fois, dans un village iñupiaq de six cents âmes, rongé par la montée des eaux, où Lixenberg séjourna deux fois trois semaines en 2007. « Dana a adopté une approche différente, ici un peu plus documentaire, un peu plus cinématographique. On y voit le lien entre la communauté et les paysages », pointe Marcel Feil. Vote acquis pour déménager, financement absent : les traditions se liquéfient sous l’assaut climatique.

Imperial Courts, 2015. © Dana Lixenberg

La dernière salle offre un écrin aux quelque sept cents Polaroid test qui ponctuent ces décennies de travail. Vestiges tactiles d’un art analogique en voie d’extinction, ils forment un pont fragile entre l’artiste et ses sujets. « Dans les années 90, il fallait faire tous les tirages, ça prenait beaucoup de temps. Dana a passé beaucoup de temps dans la chambre noire », assure Laurie Hurwitz. Avec la disparition du film Polaroid en 2008, c’est tout un rituel de confiance qui s’est évanoui : ces petites images offertes, rayées, imparfaites, où la rencontre se matérialisait entre deux mains.

La distinction est capitale. Dans un monde où l’on scrolle compulsivement sans jamais voir, où les algorithmes dictent ce qui mérite attention, Dana Lixenberg rappelle que voir exige un effort, une présence, un abandon du jugement immédiat. Un antidote bienvenu face à la cécité contemporaine. Puissent ses mots résonner en chaque photographe : « qui es-tu, toi, que je photographie ? »

« Dana Lixenberg : American Images » est à voir à la Maison Européenne de la Photographie, à Paris, jusqu’au 4 mai 2026.

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