La lumière qu'ils ont conquise
Au Getty Museum, à Los Angeles, plus de cent cinquante œuvres retracent trois décennies au cours desquelles la photographie devint l’arme lumineuse du Black Arts Movement — instrument de dignité, outil de défiance et acte indélébile de présence au monde.
Par Guénola Pellen.
Entre 1955 et 1985, écrivains, musiciens et plasticiens de la diaspora africaine forgèrent une entreprise collective où l’art cessa de simplement orner la vie pour l’arracher à l’injustice. La photographie se tint au centre incandescent de cette lutte, captant ce que l’on avait rendu invisible ou défiguré.
Découpée en huit sections, l’exposition déploie un corpus foisonnant — tirages argentiques sur gélatine, art vidéo, collages, planches-contacts, peintures, revues — restituant la circulation poreuse et fiévreuse des images à une époque où chaque photographie était un manifeste.
Des portraits souverains de Kwame Brathwaite aux intimes Family Pictures and Stories de Carrie Mae Weems, des toiles de Frank Bowling aux assemblages subversifs de Betye Saar, chaque œuvre témoigne d’une volonté farouche : reconquérir sa propre représentation, soustraire l’image au regard qui diminue.
L’autoportrait occupe ici une place cardinale. Se photographier soi-même revenait à une affirmation ontologique — opposer au stéréotype la singularité d’un visage choisi, d’une posture délibérée, d’une lumière que l’on a convoquée plutôt que subie.
La parure et le vêtement se muent en lexique politique. Untitled (Portrait, Reels as Necklace), vers 1972, de Brathwaite, ou Walking Proud au carnaval de Notting Hill, de Horace Ové, condensent la manière dont les choix vestimentaires — coiffures, étoffes, ornements — portaient une revendication silencieuse mais limpide d’appartenance et de fierté.
D’autres artistes ont arpenté leurs quartiers, appareil en main, pour saisir la texture quotidienne de la vie communautaire. La photographie d’une jeune fille sur Farish Street, à Jackson, Mississippi, par Doris Derby, ou Jake with His Boat sur l’île de Daufuskie, par Jeanne Moutoussamy-Ashe, offrent des contrepoints tendres et tranquilles aux représentations dégradantes propagées par les médias dominants.
Militants et photographes de terrain comprirent très tôt le pouvoir mobilisateur de l’image. L’image culte I Am a Man d’Ernest C. Withers, réalisée lors de la grève des éboueurs de Memphis en 1968, ou la vue par John W. Mosley de la foule rassemblée tandis que le pasteur Martin Luther King s’adressait aux manifestants à Philadelphie, cristallisèrent la détermination collective en un témoignage visuel impérissable.
La musique irrigue l’ensemble du parcours. Le portrait éthéré de Sun Ra par Ming Smith, Coltrane at the Gate d’Adger Cowans — ces images rappellent que le son et la vue étaient tressés de manière indissociable, que le vocabulaire esthétique du mouvement puisait aussi ardemment dans le jazz et la soul que dans la chambre noire.
Une section propre à Los Angeles éclaire le rôle de la Californie du Sud, un territoire fracturé par la ségrégation résidentielle mais aussi le terreau fertile d’une scène artistique vibrante et solidaire. L’exposition culmine avec la fondation de la Black Gallery, à Crenshaw, en 1984, geste de mémoire collective encore en devenir.
« Photography and the Black Arts Movement, 1955–1985 » est à découvrir au J. Paul Getty Museum de Los Angeles jusqu’au 14 juin 2026.