PhotoVogue, l’œil qui refuse de ciller

Le festival revient à son obsession fondatrice, le regard féminin, et transforme la bibliothèque de Milan en chambre de dissidence visuelle.

Installer un festival de photographie dans la Biblioteca Nazionale Braidense, temple de savoirs séculaires, la semaine précise où Milan se déplace à la vitesse de la mode : le paradoxe est délibéré. Entre ces deux tempos, « Women by Women », le titre de cette dixième édition qui se tiendra du 1er au 4 mars, se déploie comme un acte de friction exquise.

La saison des pluies de prunier © Kuei-Ting Liu
En grandissant © Older Vân-Nhi Nguyễn  

« En 2016, lorsque nous avons choisi le regard féminin comme thème inaugural du PhotoVogue Festival, nous tentions de nommer un basculement que nous percevions déjà », confie Alessia Glaviano, directrice de Global PhotoVogue, à Blind. « Les femmes produisaient et faisaient circuler des images avec une intensité et une liberté inédites, notamment grâce aux plateformes numériques. Mais le langage critique disponible à l’époque restait largement construit autour d’une binarité : le regard masculin comme cadre dominant, le regard féminin comme son contrepoint. »

Cette opposition était historiquement nécessaire, souligne la directrice du festival, « parce qu’elle rendait visible un déséquilibre structurel ». Mais elle comportait aussi un risque : « maintenir l’autorité créatrice des femmes dans une position réactive, définie par ce qu’elle conteste plutôt que par ce qu’elle crée. »

Pas ce que vous avez vu © Keerthana Kunnath
Cela aussi passera © Kristina Podobed

Dix ans ont passé. Et le basculement décrit par Glaviano a bien eu lieu. « Le regard féminin n’a plus besoin de se définir en opposition à quoi que ce soit », précise-t-elle. « Il devient moins un ‘contre-regard’ qu’un champ de vision autonome. Ce n’est ni une esthétique unique, ni une catégorie identitaire figée. C’est une multiplicité façonnée par l’expérience vécue, la position, la géographie, la culture et les conditions spécifiques dans lesquelles les images sont produites et reçues. »

L’exposition principale, « Women by Women » — co-conçue avec Caterina De Biasio et Daniel Rodríguez Gordillo à partir de près de 100 000 soumissions émanant de 9 500 artistes répartis dans 149 pays — donne corps à cette multiplicité. Quarante-cinq artistes y déploient des mondes sans parenté apparente.

« Bellissima » de Carla Rossi met à nu les mécanismes de la féminité performative avec une tendresse presque chirurgicale : des mains pressent la peau d’un visage pour lui donner la forme d’un sourire, le geste oscillant entre affection et contrainte.

Bellissima © Carla Rossi
Le Corps Divin © Youn Jung Kim

Keerthana Kunnath impose le poids du témoignage documentaire : sur l’une de ses images, une jeune femme se dresse au sommet d’un gigantesque poisson ornemental, bras levés, biceps fléchis contre un ciel bleu nu, son corps revendiquant l’espace avec une joie comme un acte de défiance. « Ce qui frappe le plus, c’est l’assurance qui émane de ce travail », observe Alissia Glaviano. « Beaucoup d’artistes ne se positionnaient pas comme répondant à un ordre visuel hérité. Elles articulaient leurs propres termes, leur propre langage, leurs propres enjeux. »

Plus loin dans l’accrochage, « SERITHI — The Aura of a Black Woman » de Manyatsa Monyamane « mobilise un autre vocabulaire historique », analyse Alissia Glaviano. « En mettant en scène des femmes noires dans des compositions qui font écho à la gravité de la peinture des maîtres anciens, elle pénètre un canon qui a historiquement exclu les corps noirs. Elle ne se contente pas de le citer. Elle en revendique l’autorité. Le langage de la grandeur classique demeure, mais son centre de pouvoir se déplace. »

Dans la série « This Too Shall Pass » de Kristina Podobed, des papillons colonisent la peau d’une femme comme autant de prophéties muettes. Et « The Longing of the Stranger Whose Path Has Been Broken » de Rehab Eldalil — un titre qui se lit comme un vers d’épopée perdue — enveloppe ses sujets dans les textures ornementales de la tradition.

SERITHI– L’aura d’une femme noire© Manyatsa Monyamane

L’ensemble relève de la polyphonie, davantage qu’un manifeste. Le regard féminin tel qu’il se pratique ici « relève moins de la confrontation que de la création », résume Alissia Glaviano. « Moins d’être ‘lu en réaction à’ quelque chose, et davantage d’être lu dans sa pleine complexité. » Pour autant, aller au-delà des binarités ne signifie pas feindre que les rapports de pouvoir n’existent pas, rappelle-t-elle. « Cela signifie refuser de réduire la création à une simple opposition, et laisser la complexité demeurer complexité. »

L’édition refuse d’ailleurs de confiner ce regard à une seule géographie. L’exposition « East and South-East Asian Panorama » rassemble 40 photographes et vidéastes dont le travail dissout toute notion bien rangée d’esthétique régionale. « The Last Tattooed Women of Kalinga » de Jake Verzosa peut se lire comme un acte de dévotion archivistique : une femme âgée porte une main burinée à ses lèvres, son visage parcouru de rides profondes et de tatouages pâlis.

Les dernières femmes tatouées de Kalinga © Jake Verzosa
Belles personnes © Michiyo Yanagihara

Jiayue Li saisit de jeunes femmes dans l’enclos silencieux de leurs espaces privés dans « Girls and Their Rooms ». « Elle travaille dans des intérieurs intimes, entrant dans les chambres de jeunes Chinoises comme on entre dans un langage privé », décrit la directrice du festival. « Ces espaces ne sont pas décoratifs. Ce sont des territoires psychologiques. Ses images résistent au spectacle et opèrent par la subtilité, l’atmosphère et l’expression codée de soi. L’identité n’est pas déclarée mais négociée. »

« Threads » de Nicole Ngai offre un gros plan frontal de la topographie d’un visage, peau, rougeurs et acné compris. Ramona Jingru Wang alanguit ses sujets parmi des coussins de soie et des apparitions numériques dans « My friends are cyborgs, but that’s okay ».

Mes amis sont des cyborgs, mais ce n’est pas grave © Ramona Jingru Wang

« Futurespective », une collaboration avec Vogue Ukraine, prolonge l’exploration en mettant en lumière 34 photographes ukrainiens émergents. Le regard féminin y rencontre celui d’une génération qui navigue parmi les décombres psychiques du conflit. Bezsmertnyky (Immortelles) d’Ira Lupu, tiré de sa série « Time of the Phoenix », photographie un enfant à demi dissimulé parmi des bouquets denses d’immortelles séchées.

« Ira Lupu déplace la grammaire visuelle du conflit », commente Alissia Glaviano. « La photographie de guerre s’est longtemps appuyée sur le spectacle, la rupture et l’urgence. Son travail insiste au contraire sur la continuité, l’intimité et le soin. L’album de famille devient une contre-archive, une résistance silencieuse à l’iconographie dominante de la violence. »

« Tatko », 2022, Verkhovina, Ukraine © Alina Prisich

Dans la série « Temporary Homes », Daria Svertilova photographie des femmes dans des espaces domestiques transitoires : un lit partagé, une salle de classe reconvertie en abri. Et Elena Subach, distinguée par le jury, livre des images de ses séries « Grandmothers on the Edge of Heaven » et « Chairs at the Border », où objets et corps en état d’endurance improbable, saturés de couleur et d’absurdité tranquille, refusent la noirceur que la photographie de guerre exige si souvent.

La coexistence de ces univers si éloignés au sein du même festival n’a rien de fortuit. « Elle reflète une proposition plus large sur la création », confie Alissia Glaviano. « Ce qui les relie, ce n’est ni la géographie, ni le médium, ni le style, mais un acte partagé de réappropriation. » Aucune de ces artistes ne semble s’expliquer face à un regard extérieur. « Elles pénètrent des systèmes visuels établis — qu’il s’agisse de l’imagerie de guerre, de la peinture classique ou de l’intimité documentaire — et les altèrent de l’intérieur ».

Près de la maison au coin © Elizabeth Haust
Mama © Magdalena Wosinska

La photographie en 2026, ajoute-t-elle, « se montre de plus en plus consciente de ses histoires, mais de moins en moins contrainte par elles. Les pratiques les plus marquantes ne sont pas portées par le choc ou la nouveauté, mais par un repositionnement délibéré des langages visuels hérités. La photographie aujourd’hui est plurielle, politiquement consciente, et capable de tenir ensemble l’intimité et l’autorité. »

Des tables rondes complèteront les expositions et instaureront le dialogue entre artistes exposantes : Bettina Pittaluga, Clara Belleville, Hillary Foxweldon et Rhiannon Adam s’entretiendront sur le rapport entre le désir et la mode. Et Forough Alaei, Kiana Hayeri et Priscillia Kounkou Hoveyda discuteront de la condition féminine en zone de conflit.

Dou Anzhu © Lyu Geer
Samantha Siagama, leader transautochtone, Santuario, Risaralda, Colombie, mai 2023 © Camila Fálquez de la série Compañerx


Reste le choix du lieu. « Une bibliothèque n’est pas un espace neutre », explique Alissia Glaviano. « C’est le lieu où le savoir est légitimé, catalogué, transmis de génération en génération. Installer « Women by Women » dans l’une des bibliothèques les plus historiques d’Italie était une manière d’affirmer que ces œuvres font partie de la mémoire culturelle. »

Dans une galerie, note-t-elle, les images sont consommées visuellement ; dans un lieu de mode, elles risquent d’être lues à travers le prisme de la tendance.“ Les bibliothèques « ont historiquement conservé des canons façonnés en majorité par des voix masculines. Installer une constellation mondiale de création féminine dans cette architecture n’est pas un geste de confrontation, mais quelque chose de tranquillement structurel. » A une époque où les images disparaissent en quelques secondes, situer le festival dans une bibliothèque revient à parier sur la durée. « L’espace lui-même encourage la lenteur, et la lenteur permet à la complexité d’émerger. »

Dehors, la Fashion Week reprendra ses droits, ses flux, sa vitesse. Dedans, 130 photographes auront fait la démonstration que le regard le plus radical n’est pas celui qui détourne les yeux, mais celui qui refuse de les fermer.

Le plus près du paradis que je serai jamais © Avery Norman © Avery Norman

La 10e édition du PhotoVogue Festival 2026, Women by Women, se tiendra du 1er au 4 mars 2026 à la Biblioteca Nazionale Braidense de Milan. Entrée libre.

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