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Photography at first sight
Guzman: mode, anticonformisme et grand format

Guzman: mode, anticonformisme et grand format

Le duo de photographes new-yorkais met au jour des images rares, réalisées pour le magazine américain Village Voice, qui reflètent l’esprit novateur de l’époque.
Manteau en double tricot et cols roulés de Betsy Johnson © Guzman – Styliste : Carmen Varricchio

Bien avant que les photographes ne travaillent en équipe, Constance Hansen et Russell Peacock avaient décidé d’unir leurs forces, sous le nom de Guzman, afin de présenter, au milieu des années 1980, leur propre approche innovante et iconoclaste de la mode et du portrait. Ce nom, très éloigné du leur, ils l’avaient adopté pour tracer leur propre voie, loin du formalisme de leurs clients luxueux, tels que Bergdorf Goodman, Bonwit Teller, Lord & Taylor et Barney’s. « Nous n’avions pas l’intention de définir notre propre style, mais les gens ont essayé de le faire pour nous », dit Hansen. « Ils associaient « Constance Hansen » à la photographie de natures mortes, mais nos antécédents étaient plus artistiques. Lorsque nous prenions des photos, peu importait ce qui se trouvait devant nous, car nous apportions notre propre style à chaque situation. »

Avec la création de l’entité Guzman, Constance Hansen et Russell Peacock se forgent alors une identité artistique originale, utilisant la photographie, et en particulier le grand format, pour immortaliser la scène florissante du centre-ville de New York. Passionnés par la culture de la vie nocturne, le duo commence à organiser des séances photo dans son studio du bas de la Cinquième Avenue, qui se prolongent tard, bien après la fin de la journée de travail. Hansen se souvient : « Nous nous trouvions dans des clubs comme le Palladium pendant la moitié de la nuit, puis nous ramenions au studio des personnes comme la it-girl Dianne Brill, la chanteuse Marilyn et l’expert en maquillage Paul Goebel, pour prendre des photos. Ce réseautage avait lieu après les heures de travail. C’était magique. »

Vêtements par Matsuda © Guzman – Styliste : Carmen Varricchio
Robe en denim et chapeau d’Isabel Toledo © Guzman – Styliste : Carmen Varricchio

La vraie foi

Ainsi, au milieu des années 1980, les mystérieux Guzman se font rapidement connaître dans le monde de la mode, offrant un antidote à l’excès de glamour qui définit les styles de l’époque. Dans l’Amérique de Reagan, le clinquant hollywoodien est descendu dans la rue, et la mode s’est entichée de paillettes, de volants, de franges, de poufs et de nœuds. Les cheveux longs et crêpés sont la tendance, tandis que les vêtements de sport siglés font eux leurs débuts. Le consumérisme devient une religion, comme en témoigne l’image légendée de la photographe et activiste Barbara Kruger, I Shop Therefore I Am (« J’achète, donc je suis »), réalisée en 1987.

« Avec le recul, la mode traditionnelle était agressive (toutes ces épaulettes !) et criarde », explique l’illustratrice et écrivaine Carmen Varricchio, qui a fait ses débuts dans la mode dix ans plus tôt, en travaillant comme dessinatrice et assistante du légendaire styliste Geoffrey Beene, avant de rejoindre Women’s Wear Daily, d’abord comme illustratrice, puis comme rédactrice de mode au début des années 1980. « Cela m’a permis de voir de près le milieu de la mode qui était en plein essor dans l’East Village, où de jeunes créateurs travaillaient dans de minuscules boutiques, à mille lieues de la Septième Avenue », se souvient t-elle. « J’adorais aller à la recherche de nouveaux talents l’East Village. Des créateurs comme Pedro et Alejandro, Norbury et Osuna, Isabel Toledo, Bayard, Michael Leva, Robert Molnar, Diane Pernet, Sally Beers et Stephen Sprouse. »

Pantalon à carreaux avec ceinture en maille de coton de Sally Beers © Guzman – Styliste : Carmen Varricchio
Meg porte une robe boutonnée « dollar bill » et une chemise nouée de Bayard © Guzman – Styliste : Carmen Varricchio

Varricchio quitte Women’s Wear Daily au milieu des années 1980 pour travailler avec le designer Kent Valenti, qui tient une boutique sur l’Avenue A. Par hasard, Russell Peacock y passe, se présente et demande à emprunter des vêtements pour des séances d’essai en échange d’une mention. « Il m’a invitée à venir voir un shooting et c’est ainsi que tout a commencé », raconte Varricchio à propos de la collaboration avec Guzman pour le magazine Village Voice, l’une des premières grandes incursions de Constance Hansen et Peacock sous leur nouveau nom de photographe.

Un bizarre triangle amoureux

Lorsqu’on cherche un éditorial de mode avant-gardiste, le Village Voice est sûrement l’un des derniers supports sur la liste, mais pendant un court moment, en 1988, il représente alors tout le chic du centre de New York. « Lorsque j’ai candidaté à un poste de pigiste au Village Voice, Mary Peacock, la responsable du département de la mode, s’est montrée dubitative étant donné mon passage chez Women’s Wear Daily », raconte Carmen Varricchio. « Mais quand je lui ai dit que je pouvais intervenir pour que Guzman fasse les photos illustrant les articles, elle m’a donné une chance. Je suis sûre que sans Guzman, j’aurais essuyé un refus. Ce fut le début, je pense, de ma période la plus heureuse dans le métier. J’arrivais avec des vêtements et on s’amusait, tout simplement. »

Pull de Joan Vass © Guzman – Styliste : Carmen Varricchio

Varricchio imagine les thèmes et le déroulé des sujets, puis Constance Hansen et Russell Peacock se chargent du casting. Inspirée par des magazines comme The Face, qui s’éloignent de l’esthétique dominante et embrassent le style de la rue qui était en train d’émerger, Constance Hansen se souvient avoir recherché des modèles de tous horizons, y compris des transgenres, bien avant que la pratique se démocratise. « Nous habillions des mecs en robes et des filles en costumes, en mélangeant tout », dit-elle. « Nous n’étions pas intéressés par les modèles que tout le monde trouvait superbes. Nous voulions des personnes visuellement frappantes – des hommes plus forts, des femmes plus douces – dans des poses nouvelles et des formes bizarres. Rien de sexy. C’est la raison pour laquelle cela a fonctionné avec The Voice. Ils allaient dans la même direction. »

Pour Guzman, le Village Voice est alors le parfait espace pour expérimenter ce genre de séries photographiques. « La mode est devenue politique », explique Peacock. « Elle était très glamour et nous avons essayé de la rendre un peu grinçante pour créer quelque chose d’unique. Nous trouvions des objets sur Canal Street, comme un conteneur de pesticide, et nous l’utilisions comme accessoire lors d’un shooting. Nous voulions perturber la mode avant de savoir que c’était une technique. »

Tout est devenu vert

Robe à capuche « bombe atomique » et robe dos nu « drapeau » de Baryard © Guzman – Styliste : Carmen Varricchio

Dans ces dernières années avant que la mondialisation ne redéfinisse à jamais le cours de la mode, de la culture et des affaires, les photographies de Guzman attirent immédiatement l’attention des médias internationaux. Des magazines suédois à la télévision japonaise, beaucoup trouvent leur inspiration dans ce style qui définit alors New York. Peut-être parce qu’elles ne s’inscrivent pas dans une démarche marchande, utilisée pour vendre des vêtements. « Ces photographies ne ressemblent pas à l’Amérique des années 1980 – mais à une époque mythique, comme le Berlin des années 1930 »,  illustre Russell Peacock. Constance Hansen abonde dans le même sens : « Nous étions des marginaux, et nous pouvions nous réclamer de diverses époques. C’était un temps où les créateurs pouvaient avoir une petite boutique, vingt robes sur un présentoir, et gagner leur vie. Vous ne pouvez pas faire ça à New York aujourd’hui, à moins d’avoir une grande entreprise derrière vous. »

Le modèle porte ses propres vêtements © Guzman – Styliste : Carmen Varricchio

Ces photographies, celles des débuts, marquent également la fin d’une époque et le début d’une nouvelle. Pour Guzman, cette incursion spécifique dans le monde de la mode va donner une nouvelle orientation à leur carrière, qui commence quand la chanteuse Janet Jackson leur demande de photographier la couverture de son album Rhythm Nation 1814 en 1989. Peu après, Varricchio les présente à Geoffrey Beene, déclenchant une collaboration fructueuse qui porte le style novateur de ces photographies à des sommets. « Rien de ce que j’ai fait pour Voice après 1989 n’a eu l’impact des premières pages », explique Varricchio. « Guzman semble désormais être le chroniqueur d’une époque spécifique de la mode, où la façon de s’habiller était remise en question. En regardant à nouveau ces photos, je suis frappée par leur élégance et leur souci de l’apparence, mais aussi par leur courage et leur caractère unique. Il n’y a pas vraiment de mannequins traditionnels sur ces images, mais plutôt des visages de la scène new-yorkaise des années 1980, qui savourent leur nouveau rôle d’icônes intrépides. Quelle chance j’ai eue d’y jouer un petit rôle ! »

Par Miss Rosen

Miss Rosen est une journaliste basée à New York, elle écrit à propos de l’art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres et des magazines, notamment TimeVogueArtsyApertureDazed et Vice.

Plus d’informations sur Guzman sur leur site web.

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