Punks, dandys, bonnes sœurs : victimes de la mode malgré elles

Le photographe Ari Versluis et la styliste Ellie Uyttenbroek publient un titanesque inventaire des codes vestimentaires en 2000 portraits.

Cadres en chinos, drag queens, musulmans en djellaba et baskets, rockers chinois anti-système, fans de foot, geeks, punks à crête, grand-mères en imperméable rigide, papas modernes avec porte-bébé, filles sexy en legging, artisans ou bobos en bleu de travail, garçons tristes qui écoutent de l’ambient ou filles de la City en talons aiguilles. A quelle tribu pensez-vous appartenir ? 

Là où August Sander classait la société allemande de Weimar en sept catégories solennelles, où Hal Fischer décodait en 1977 la sémiotique vestimentaire du Castro gay de San Francisco, Ari Versluis et Ellie Uyttenbroekont inventé un dispositif infiniment plus vaste. On se croyait irremplaçable et voilà qu’on se découvre 12 sosies stylistiques alignés sur la même grille, dans la même pose, contre un même fond gris.

Depuis 1994 et leurs photos de raves gabbers de Rotterdam en survêtements italiens fluorescents, « accros au hardcore, 180 bpm en extase », le duo néerlandais traque cette comédie humaine avec la précision d’un entomologiste et l’oeil d’un ethnologue des trottoirs. Le protocole n’a jamais varié : douze individus repérés dans la rue, une pose identique, un fond neutre, un titre incisif. Trente ans et 201 séries plus tard, les « They » (elleux), ces « papillons non-binaires radieux insufflant une bouffée d’air frais genré » dans « le pays de la société hétéronormative » bouclent le projet. 

Entre ces deux catégories que rien ne prédispose à se croiser, des centaines d’autres archétypes prennent la pose. Prenez les « Accountables » (les responsables), ces « associés en relations clients, les mains qui chillaxent dans les poches de chinos, arborant cette attitude business-casual », soit le parfait portrait-robot du cadre intermédiaire élevé au rang de figure mythologique, avec son pantalon qui dit « je suis décontracté » et sa posture virile qui hurle « je contrôle la situation ».

Pour les « Kotomisi », matriarcales et majestueuses dans leurs « tenues koto de grandes occasions célébrant l’héritage, la liberté, l’indépendance, la communauté, la foi et le souvenir », la garde-robe est d’abord un acte mémoriel, chaque tissu chargé d’une histoire de résistance surinamaise. A l’opposé du spectre, on trouve les « Deftones Heaven » (le paradis Deftones), ces « hyper-hyper micro-célébrités millennials bombardeuses de nuages, faisant du stop sur le statut culte de leurs idoles alt-metal de Sacramento ».

Les trois séries consacrées à la marque Balenciaga par Demna, son directeur créatif de 2015 à 2025, cristallisent le moment où la haute couture absorbe le dispositif anthropologique et s’y reconnaît. Demna confie dans l’ouvrage : « J’ai toujours examiné la similitude dans la façon dont certains groupes s’habillent. (…) Exactitudes a mis de l’ordre pour moi. » Le créateur a baptisé sa collection finale du nom du projet, fusionnant des pièces de 35 saisons avec des vêtements de sa propre garde-robe, créant ses propres « archétypes Balenciaga ». 

Que la mode de luxe accepte de se voir classifiée au même titre que les Ghoullies (les goules), « sorcières gothico-érotiques errant avec des amoureux gruftie non-machos », ou que les Mohawks (les crêtes) résumés en trois mots définitifs, « Punk never dies! », en dit long sur le pouvoir égalisateur de la grille vestimentaire. La djellaba le dispute au tailleur Dior. 

Les « Comrades » (les camarades), eux, portent l’urgence politique autour du cou : « 2025, le monde est en feu. Bébés affamés, crises humanitaires, génocide, nettoyage ethnique, planète morte, pas de futur, bombardements par drones ». Pour cette génération aussi angoissée que révoltée par l’état du monde, le keffieh est devenu un « symbole unificateur de l’humanité ». La série « Première Ligne » en offre le contrechamp parfait : « Les ceintures de caleçons apparentes signalent la confiance corporelle et la disponibilité. Ibiza, nous voilà ! » 

L’édition complète, un volume encyclopédique de 440 pages, compile plus de 2 000 portraits agrémentés d’interviews qui confèrent à l’objet une profondeur romanesque : Dylan Schiff, gabber de la première heure, y témoigne danse encore à 49 ans, « toujours devant à gauche de la scène ». Lidewij Edelkoort, oracle de la tendance, y décrit son système vestimentaire comme « une logique simple : un manteau remarquable par-dessus des pièces quasi anonymes ».

Le designer Pieter Vos, qui a conçu l’identité graphique du livre, enfin, se souvient avoir été « un peu agacé » de se découvrir en archétype. « Comme si on m’avait attrapé. Les salauds », ajoute-t-il en riant. Car c’est la dure leçon du livre : on se rêve original, pensant s’habiller pour soi ; on réalise qu’on s’habille pour sa tribu. Comme tout le monde.

L’édition finale d’Exactitudes d’Ari Versluis & Ellie Uyttenbroek est publiée par nai010 et en vente au prix de 65 €.

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