L’ouvrage “Shunk-Kender, L’Art sous l’objectif”, publié par les éditions Xavier Barral à l’occasion de l’exposition du duo de photographes au Centre Pompidou, est monumental. Le parcourir permet d’abord de découvrir l’histoire à rebondissements du sauvetage de leurs archives, à la mort d’Harry Shunk, en 2006, et surtout d’assister à la naissance d’un genre à part entière - celui de la documentation d’artiste.

Des témoins privilégiés

De 1958 à 1973, Harry Shunk et son acolyte Jonas Kender signent ensemble des milliers de photographies – plus de 250 000 documents qui remplissaient du sol au plafond l’appartement de Shunk dans le Greenwich Village, à New York. Au fil des pages, on imagine combien il a dû être difficile de se limiter dans le choix des photographies publiées tant l’ensemble est vaste. Elles nous mènent des ateliers d’Arman, Niki de Saint Phalle, Yayoi Kusama, Andy Warhol et Robert Rauschenberg à leurs chambres d’hôtel. Nous les voyons expérimentant, jouant, méditant, inaugurant et nous sourions en retour, retenons un étonnement ou validons un fantasme. L’intimité dont jouissaient les photographes, ils en ont fait bénéficier ceux qui voyaient leurs images.


Andy Warhol, Edie Sedgwick et Chuck Wein, hôtel Royale Bison, Paris, mai 1965.  Don de la Fondation Roy Lichtenstein en mémoire de Harry Shunk et de János Kender (2014) Photographie : Shunk-Kender  © J.Paul Getty Trust. Tous droits réservés.  © Centre Pompidou/MNAM-CCI/Bibliothèque Kandinsky, Photothèque RMN-Grand Palais

Et par la même occasion, ils ont permis de comprendre les artistes et leurs œuvres à une époque où se définissait le genre, éphémère, de la performance. Ajoutant aux 15 années de collaboration de Shunk et Kender dix années de photographies que Shunk signa seul, cet ouvrage retrace la définition d’une vision – celle qui a mené Niki de Saint Phalle à tirer à la carabine sur ses toiles ; Yves Klein à simuler de se jeter d’une fenêtre ; Marta Minujin à brûler ses œuvres ; Christo à emballer des femmes dans du plastique.

Parfois, comme pour la sculpture univoquement phallique installée par Jean Tinguely dans une église, les photographies de Shunk-Kender sont les seules traces restantes d’une œuvre – choqués, les pieux Milanais avaient rapidement détruit la provocante installation.


Niki de Saint Phalle dans son atelier, impasse Ronsin, Paris, 1961. Don de la Fondation Roy Lichtenstein en mémoire de Harry Shunk et de János Kender (2014) Photographie : Shunk-Kender © J.Paul Getty Trust. Tous droits réservés. © Centre Pompidou/MNAM-CCI/Bibliothèque Kandinsky, Photothèque RMN-Grand Palais

Au-delà du document

Que cette épopée artistique ait inspiré le duo ne fait aucun doute. Et le livre contribue à mettre en valeur cette appropriation par les deux photographes d’une réflexion artistique. Pour leur documentation des performances des chorégraphes et danseurs Trisha Brown et Merce Cunningham, les photographies sont présentées de façon quasiment cinétique, l’accumulation générant le mouvement. Et dans le cas de Cunningham, le flou des images fait place à l’abstraction – comment ne pas voir dans ce choix esthétique autre chose qu’une collaboration ? « Leurs expérimentations (n.d.l.r. de Cunningham et du musicien John Cage) aboutiront à une nouvelle forme de création artistique et feront exploser les frontières entre les arts », lit-on dans le texte accompagnant cette série. Il est question d’« une émancipation », et n’est-ce pas exactement ce dont il s’agit de la part de Shrunk-Kender ?

Leurs photographies s’affranchissent indubitablement du style documentaire. Les portraits de Leni Bogart avec leurs jeux d’ombre, de lumière et de courbes ne visent pas tant à représenter l’artiste qu’à expérimenter avec le médium. De même, dans la photographie de Jacques Villeglé, de dos, portant un rouleau d’affiches qui ne laisse apparaitre que son corps ne peut-on s’empêcher de voir un écho inversé de l’ouvrier d’August Sander, portant sur les épaules un tas de briques dans lequel se fond son visage. Et quand il s’agit de capturer une performance de Christo et Jeanne-Claude, le duo s’invente paysagiste.


Christo et Jeanne-Claude, Wrapped Coast, Little Bay, Sydney, vers 1968-1969.  Don de la Fondation Roy Lichtenstein en mémoire de Harry Shunk et de János Kender (2014)  Photographie : Shunk-Kender  © J.Paul Getty Trust. Tous droits réservés.  © Centre Pompidou/MNAM-CCI/Bibliothèque Kandinsky, Photothèque RMN-Grand Palais

 


Robert Rauschenberg dans son atelier, Lafayette Street, New York, 1968. Don de la Fondation Roy Lichtenstein en mémoire de Harry Shunk et de János Kender (2014) Photographie : Shunk-Kender © J.Paul Getty Trust. Tous droits réservés. © Centre Pompidou/MNAM-CCI/Bibliothèque Kandinsky, Photothèque RMN-Grand Palais

 

Par Laurence Cornet

 

Shunk-Kender, L’Art sous l’objectif

Editions Xavier Barral, 484 pages

€49.90

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