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Un livre réalisé collectivement entre une communauté de cireurs de chaussures en Bolivie et le photographe Federico Estol, revalorise une profession discriminée, dans un va-et-vient entre photographie artistique contemporaine et activisme social.


Héroes del brillo © Federico Estol

Federico Estol, photographe uruguayen, entend pour la première fois parler des cireurs de chaussures de la ville de El Alto en Bolivie — ville accolée à La Paz dont la majorité de la population est d’origine Indigène — lors d’une conversation avec son beau-frère. Celui-ci lui rapporte que ces travailleurs doivent se cacher sous des cagoules et même parfois des masques de ski, afin de taire à leur entourage, persuadé qu’ils ont un autre métier, qu’ils travaillent comme cireurs de chaussures — emploi considéré comme socialement indigne en Bolivie. Le photographe est intrigué, et prend alors contact avec Hormigón armado (béton armé), une ONG créée pour protéger les cireurs de chaussures des conditions précaires du travail de rue et de la très forte discrimination dont ils sont victimes. 

Un projet social aux allures de fanzine 

Après trois ans de travail collaboratif entre Federico Estol et une soixantaine de cireurs de chaussures, naît le livre Héroes del brillo (Les héros du brillant). Récompensé par une ribambelle de prix depuis sa sortie en 2018 et vendu sur les plus prestigieux salons et foires de photographie contemporaine à travers le monde, le livre peut également s’acquérir auprès des cireurs de chaussures des rues de El Alto. 


Héroes del brillo © Federico Estol

Car avant d’être un livre, Héroes del brillo, aux allures de fanzine et qui emprunte beaucoup aux codes de la BD de superhéros, est surtout un projet social. Il est initialement sorti sous la forme d’un numéro anniversaire de la gazette vendue depuis plusieurs années par les « lustrabotas », les cireurs de chaussures, pour combattre la discrimination dont ils sont victimes. Des 6000 exemplaires de la première édition du livre, 5000 sont ainsi allés aux travailleurs qui les ont vendus dans les rues, afin de participer de la construction d’une image plus reluisante de leur métier. 

De discriminés à super-héros 

Le pouvoir qu’a Héroes del brillo est d’abord celui de renverser une image mentale. La représentation des cireurs de chaussures qui émerge des images et de l’histoire créées collectivement par le photographe et les cireurs est inhabituelle. 

L’artiste s’est vu lors de ce projet comme « un simple intermédiaire, destiné à réaliser les images que [les cireurs de chaussures] souhaitaient pour combattre la discrimination», et c’est de la volonté des lustrabotas qu’est née l’idée d’un univers de super-héros. « Au début, je réalisais des portraits plus classiques, jusqu’au jour où sur la couverture de l’un de leurs journaux est apparu un cireur de chaussures avec un insigne et une cape de Superman, et à partir de ce moment là, l’objectif a changé. C’est là qu’on a décidé de passer du documentaire à la fiction », raconte Estol. De discriminés dans l’imaginaire culturellement construit, les cireurs de chaussures deviennent super-héros dans le livre — des super-héros dont le pouvoir serait celui de faire briller les chaussures de l’agglomération de la Paz. 


Héroes del brillo © Federico Estol

La tribu urbaine aux cagoules engoncées sur les visières de casquettes, mène des combats et remporte des victoires à travers les pages, et semble tout droit sortie d’un livre d’aventures. Les brosses sont brandies comme des épées, la caisse contenant les outils de travail (dorée et fardée d’autocollants des Simpsons) rappelle un coffre au trésor. Par des incantations populaires ou par le simple usage de leurs instruments de travail aux super-pouvoirs, les lustrabotas font apparaître et disparaître les chaussures dans des halos de lumière et des nébuleuses de fumée colorée. 

Cette épopée a pour décor les typiques cholets colorés de la bourgeoisie Indigène de El Alto et les plus modestes maisonnettes de briques rouges accrochées à flancs de montagne. Ces paysages urbains typiques de la région andine où se déroule le projet viennent ajouter une touche supplémentaire d’irréel et de fiction pour un œil non habitué. 

Un livre-étendard

Federico Estol, qui déclare avoir voulu faire « un projet artistique qui ne soit pas déconnecté de l’aspect social » a entièrement réussi son coup. Avec Héroes del brillo, on ne sait plus où se situe la frontière entre l’art et le social — peut-être parce que lorsque l’art est juste, il est forcément social, et vice versa. De cachés, les cireurs de chaussures sont rendus visibles, brillants, super-héros. Le livre est un étendard pour cette communauté discriminée, un moyen de lui redonner de la dignité et du pouvoir.


Héroes del brillo © Federico Estol

 


Héroes del brillo © Federico Estol

 


Héroes del brillo © Federico Estol

 


Héroes del brillo © Federico Estol

 

Par Elsa Leydier

 

Federico Estol, Héroes del brillo

Editions El Ministerio et Hormigón Armado, 2018 

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