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Leandro Frutos: « Créer un lien avec les groupes de musique »

Mélangeant sa passion pour la musique et la photographie, Leandro Frutos a photographié des concerts indie en live à Buenos Aires durant les 10 dernières années. Chaque semaine, il est en backstage avec un musicien ou en immersion dans la foule, capturant l’énergie et les émotions que la musique apporte. Il partage ici son expérience et sa vision des choses.

Comment êtes-vous devenu photographe?

Après mes études secondaires, je ne me suis pas senti moi-même dans la carrière que j’avais choisie: ingénieur en informatique. L’un de mes amis m’a suggéré de m’inscrire à un cours de photographie élémentaire, j’ai pris le risque de quitter l’école et je me suis lancé. C’est là que j’ai découvert un nouvel univers de création, et j’ai commencé à considérer la photographie comme une carrière.

Arcade Fire au Festival BUE, Buenos Aires, décembre 2017 
© Leandro Frutos

Pourquoi choisissez-vous de photographier des groupes de musique en live?

La photo de concert vous donne la liberté de faire ce que vous voulez. Il se passe quelque chose, et vous devez tout saisir en très peu de temps. Vous devez prendre en compte de nombreux facteurs, tels que l’obscurité, la fumée, le mouvement, le bruit, la foule, etc. Les moments clés ne se répètent pas, et vous devez être prêt pour cela, être en mouvement constant et ne pas rester au même endroit.

Joel Gion de The Brian Jonestown Massacre, novembre 2016 
© Leandro Frutos

Vous photographiez souvent les membres des groupes de près. Comment interagissez-vous avec eux pour prendre ces clichés intimes?

Il s’agit de créer des liens avec les groupes. Il peut y avoir jusqu’à 200 personnes entrant et sortant d’un vestiaire en coulisses. Si vous partez aussitôt après avoir pris les photos, les musiciens ne se souviendront jamais de vous. Il est important d’avoir une présence, d’engager la conversation avec eux, de passer du temps, d’inspirer confiance. Si vous assistez à 3 ou 4 concerts d’affilée, ils commenceront à se souvenir de vous et donc à vous faire davantage confiance, mais je construis celle-ci en parlant d’autres choses également. Ils commencent à se détendre. Ce n’est pas seulement un travail. C’est aussi une relation. Avec le temps, ils se sentent plus à l’aise avec moi, et donc, ils sont davantage eux-mêmes devant l’appareil. Je peux leur dire de sauter, ou de me regarder, de jouer. Ils se sentent plus libres, me font confiance, et se montrent à moi sous leur vrai jour.

Goyo Degano de Bandalos Chinos, octobre 2018 
© Leandro Frutos

Que recherchez-vous dans ce type d’image?

Je cherche à évoquer une sensation, une expression. Je ne veux pas seulement montrer l’artiste, mais aussi l’atmosphère qu’il crée, que ce soit pendant le spectacle ou dans les coulisses. J’aime créer des visuels cinématographiques en jouant avec les couleurs et les compositions, en utilisant les lumières de la scène pour saisir une atmosphère.

Cette intention change-t-elle selon la personnalité de ceux que vous photographiez?

Il existe de nombreuses personnalités dans le monde de la musique. Certaines sont timides, d’autres peuvent être très extravagantes. J’essaie de le montrer dans mes photos, à la fois chez les artistes que je connais depuis longtemps et ceux que je viens de rencontrer.

Juan Saieg de Usted Señálemelo, décembre 2017
© Leandro Frutos

Un bon timing et un bon emplacement sont décisifs pour créer une image forte. Comment choisissez -vous votre place?

Il est essentiel d’être en mouvement constant: derrière la scène, devant, parfois au milieu de la foule. Il ne faut jamais rester au même endroit et avoir le même point de vue. Il est important de créer de la variété. Quand je connais un groupe et que j’ai souvent assisté à ses concerts, je sais d’avance les moments où l’énergie augmente, où la foule devient plus sauvage, et je me positionne en fonction de cela. À la fin du concert, l’énergie est très forte, généralement, donc je me place à l’arrière de la salle pour prendre des plans d’ensemble des gens qui acclament et applaudissent. Quand je sais qu’ils vont surfer sur la foule, je vais dans les coulisses, de part et d’autre de la scène, pour saisir l’instant et l’interaction entre le public et le musicien.

Dans les grands concerts, il y a généralement de nombreux photographes attitrés. Tous veulent saisir les premières minutes du spectacle, peut-être parce qu’ils sont de grands fans du groupe, et se tenir le plus près possible de la scène. C’est le chaos, donc je me recule, je me détends et j’attends mon tour. Si la salle est vraiment grande et que la scène est loin du public, je privilégie généralement les coulisses, je reste auprès du groupe, et je demande aux gars de poser dans les couloirs, par exemple.

Dave Grohl de Foo Fighters, mars 2018
© Leandro Frutos

Quand vous photographiez un concert en live, quel matériel utilisez-vous, généralement?

J’utilise le plus souvent un Canon 6D et mon objectif préféré, un 50 mm 1.4. Si c’est un festival où les scènes sont immenses, c’est un 200 mm. Le 50 mm convient mieux au travail dans les coulisses. Parfois, j’utilise également mon appareil argentique compact pour les instantanés. C’est plus spontané, et les images sont toujours réussies. Les musiciens adorent les appareils argentiques, cela les change de la routine du numérique. Je pense qu’il vaut mieux avoir un matériel le plus basique possible, sinon l’on ne fait que compliquer les choses. Se déplacer dans un espace restreint au milieu d’une foule n’est vraiment pas pratique si vous avez trop d’objectifs ou un équipement lourd.

Luca Bocci avec Perras on the Beach, décembre 2017 
© Leandro Frutos

Comment obtenez-vous vos images finales en post-production?

Je photographie en RAW et retouche les photos une à une sous Photoshop. J’utilise quelques filtres sur le logiciel. J’aime ajouter du grain à l’image pour créer un rendu qui se rapproche de l’argentique, mais cela dépend aussi de l’artiste. Si son apparence est particulièrement stylée, je n’ajoute pas trop de grain. J’aime que mes images soient en accord avec l’univers des musiciens. Je préfère la photographie couleur. Je joue avec les couleurs complémentaires, et je conserve la même gamme pour toute la série. Si je vois qu’il y a des rouges et des bleus dans l’image, j’aime les accentuer. J’aime créer une atmosphère plus cinématographique.

Usted Seńálemelo à Niceto Club, Buenos Aires, décembre 2017 
© Leandro Frutos

En repensant à vos premiers concerts, comment avez-vous évolué dans votre pratique?

Ce qui a le plus changé, je crois, c’est que je prenais 1 000 à 1 500 photos par concert. Je devenais fou en les retouchant, et je n’en conservais que 200 sur 1500. Maintenant, je me contente de 300 photos par concert, environ. Il y a beaucoup moins de clichés, mais ils correspondent tous à des moments clés. Ce que j’apprécie, c’est que mon œil s’est mis à distinguer les moments importants de ceux qui ne l’étaient pas. Selon la lumière de la scène, je sais maintenant ce qui fonctionne et ce qui sera trop contrasté, sombre ou surexposé.

Quels conseils donneriez-vous à des photographes qui veulent faire la photographie de concert?

Quand on commence à photographier des concerts en live, on voudrait généralement que ce soit les meilleurs groupes du moment. Ce n’est pas l’idéal. Je photographierais plutôt de petits groupes, des groupes qui n’intéressent aucun photographe. C’est dans ces situations que vous commencez à comprendre comment les choses fonctionnent. Vous créez plus rapidement des liens avec les musiciens, vous êtes libres de bouger, vous essayez des choses. Je pense qu’il est important de commencer par le bas, de saisir chaque instant d’une manière humaine et de progresser en même temps que les artistes.

Propos recueillis par Moira Ball

Plus d’informations sur Leandro Frutos:

www.leandrofrutos.com et sur Instagram ici.

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