Dans sa série « Collapse and Calamity », la photographe Patty Carroll met somptueusement en scène des femmes piégées par leur propre maison.

Le chez-soi est l’ultime échappatoire de la pression du quotidien, un lieu privé où se réfugier et être soi-même. Mais les choses ne sont pas toujours aussi simples. A l’heure où l’on s’isole les uns des autres, dans une tentative sisyphéenne d’empêcher la propagation exponentielle de la COVID-19 à travers le monde, la maison fait fonction de bureau, d’école, de restaurant et de salle de gymnastique, et l’on étouffe dans cet espace limité, quand on ne devient pas claustrophobe.

Blues, 2018 © Patty Carroll

En temps de crise, l’humour est peut-être le meilleur remède. Un peu de légèreté ne nuit pas, lorsqu’on escaladerait les murs pour s’échapper. Or les murs se vengent, la photographe américaine Patty Carroll nous le montre à travers l’horreur baroque de ses images, extraites de la série « Anonymous Women : Domestic Demise », en cours de réalisation. L’exposition Collapse and Calamity présente des scènes de mort délicieusement décadentes, consécutives à la tentative, vouée à l’échec, de créer la « maison parfaite. »

Inspirée en partie par le jeu de société « Clue », cette série a pour thème des avatars mélodramatiques de la vie domestique. Ces catastrophes, qui adviennent dans tous les coins de la maison, au sein de décors luxueux, prêtent évidemment à rire. C’est dans le désir d’une oasis opulente que la mort prend racine : « La maison parfaite est une bénédiction, une joie, mais en même temps un lourd problème : on s’acharne à la créer, même s’il n’y a pas de maison parfaite », dit Patty Carrol, qui était jeune adulte dans les années 1950 et 1960, à une époque où le consumérisme était totalement entré dans les mœurs.

Cleaned Out, 2018 © Patty Carroll

« Le design du milieu du XXe siècle est quasi-mythique, dans son rapport à la perfection. On avait de l’espoir, en ce temps-là. C’était après la Grande Guerre, une période prospère pour tout le monde. Une époque magique, glamour. On s’habillait pour diner, dans des intérieurs parfaits où les rideaux étaient assortis au papier peint et au sofa. La maison de ma mère était loin d’être aussi belle. Après coup, on se dit : ‘Je vais vivre cette vie parfaite que je n’ai jamais connue’ » 

Des rideaux en guise de robes

Comme dans un film noir classique, « Anonymous Women: Domestic Demise » est marquée par la destinée. Tout commence en 1977, lorsque Patty Carroll achète un petit cottage à Michigan City (Indiana) qu’elle revend, une fois mariée. Après son divorce, elle rencontre un homme à Chicago, lors d’un dîner. Comme par hasard, il a acheté le cottage aux personnes à qui Patty Carroll l’avait vendue. « C’est simple », dit-elle en riant, « j’ai dû l’épouser pour récupérer mon cottage. »

A Shadow of Her Former Self, 2019 © Patty Carroll

Heureux en mariage, le couple tente de faire son nid dans cette maison, mais l’espace manque. Bientôt, ils découvrent un ranch des années 1950, avec une cuisine rose en parfait état. « Je sais que tout le monde, à ma place, aurait pensé que la rénovation coûterait 50 000 $, mais je me disais : ‘C'est la maison de mes rêves, celle que je n’ai jamais eue enfant ! ‘ J'avais besoin de lui rendre son prestige passé », confie Patty Carroll, commentant l'obsession qui l’a conduite à acquérir une connaissance solide en matière de vente immobilière, de friperies, de magasins de tissus et de marchés aux puces.

A la même époque, elle photographie des décors de films qui n’ont jamais été tournés. Un jour, elle positionne un mannequin derrière un rideau plutôt que devant, et l’inspiration lui vient. L’absence d’identité de ces “femmes anonymes” devient une métaphore visuelle de la condition féminine. Le travail des femmes, comme on le nomme péjorativement, a longtemps désigné les tâches domestiques. Non rémunérées, elles sont supposées, pourtant, se montrer professionnelles lorsqu’elles expriment leur créativité à travers l’art ménager. Professionnalisme à double tranchant, comme nous le laisse entendre le travail de Patty Carroll.

Campaigning, 2020 © Patty Carroll

Minuit dans le jardin du Bien et du Mal

Cette année, Patty Carroll a réalisé des œuvres très diverses, certaines inspirées par l'actualité – l’élection présidentielle américaine de 2020, par exemple. Mais parfois, c’est un tissu, un accessoire plutôt qu’un concept qui est à l’origine de l’image. La photographie intitulée Eden – une symphonie de plantes, fleurs, fruits verts, orange et rouges – est construite autour d'une petite table de jardin et de chaises que Patty Carroll avait achetées lors d'une vente immobilière. Elle avait stocké ces objets dans son garage depuis un an, et était bien décidée à les utiliser. 

« Nous les avons mis en scène, avec l’idée que l’image représenterait une femme entretenant son jardin d’hiver, et tout est parti de là », dit-elle. « Ensuite, j’ai trouvé des tissus assortis, et en regardant l’ensemble, je me suis dit : ‘C’est trop doux, ça manque de punch’. Nous avons décidé qu’il fallait ajouter des serpents. »

Plant Lady, 2020 © Patty Carroll

La femme qui est représentée dans cette image est morte prématurément, pour avoir goûté à une pomme de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal - métaphore particulièrement pertinente, quant à ce qu’ont éprouvé tant de gens cette année. Selon le rapport des Nations Unies, la pandémie a révélé à quel point les indéracinables inégalités sociales, politiques et économiques ont affecté les femmes, à différents niveaux. Tandis que la deuxième vague de COVID devient hautement critique, avec un record d'une mort par minute au 20 novembre, l’heure de vérité a sonné. 

Bien que certains continuent d’ignorer cette crise, des millions de personnes ont dû se terrer dans leur maison, continuant à pratiquer la distanciation sociale sans savoir quand le cauchemar prendrait fin. Plus que jamais, l’humour peut améliorer le moral des gens, leur rendre un peu de la paix et de la joie qu’on leur a ôtées. 

Xmas Falling, 2017 © Patty Carroll

 « Ma mère avait un grand sens de l'humour caustique, ce dont j’ai sans doute hérité », confie Patty Carroll. « Quand nous avions des problèmes, nous étions supposés en rire. C’est grâce à cela que ma famille a traversé toutes les épreuves. » 

Le chaos merveilleux que met en scène Patty Carroll évoque ces mots d’André Gide, lauréat du prix Nobel : « Sachez que la joie est plus rare, plus difficile et plus belle que la tristesse. Lorsque vous faites cette importante découverte, vous devez considérer la joie comme une obligation morale. »

Staired Down, 2020 © Patty Carroll

 

Par Miss Rosen

Miss Rosen est auteur. Basée à New York, elle écrit à propos de l'art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres, des magazines et sur des sites Web, notamment Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice.

 

 

Patty Carroll: Collapse and Calamity
Clôture de l’exposition le 31 décembre 2020.
Catherine Couturier Gallery, 2635 Colquitt Street
Houston, TX 77098, USA

www.catherinecouturier.com

 

 

 

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