Le photographe Harry Gruyaert, membre de Magnum Photos, publie un beau livre sur l’Inde chez Atelier EXB. Une immersion, avec la touche de mystère dont il a le secret.

Bénarès/Vanarasi, Uttar Pradesh, 1976  © Harry Gruyaert/Magnum Photos 

Il y a dans l’Inde d’Harry Gruyaert quelque chose qui rappelle inévitablement La cité de la joie, le livre de Dominique Lapierre, paru en 1985, adapté au cinéma, et qui relate l’histoire d’occidentaux en mission catholique dans une ville de Calcutta ravagée par la misère. Cela tient probablement aux couleurs un peu fanées de ses premières photographies qui renvoient de manière nostalgique aux années 1980. Ou à ces rues bondées, plongées dans un brouillard dont on ne sait vraiment s’il tient de la pollution, de l’évaporation de l’eau ou de la poussière. Au milieu: un tas de couleurs, du bruit qui traverse les photos, une agitation frénétique, et des sourires, comme si de rien n’était. Le premier voyage du photographe belge date de 1976. Le dernier, d’il y a deux ou trois ans. Entre-temps, une dizaine de voyages, et pour ceux qui aiment ce pays de fabuleux contrastes, un aller simple en images pour sa diversité, son histoire récente, et ses atmosphères si brutes. Pour Blind, Harry Gruyaert raconte son histoire indienne.

L’Inde est-il un pays qui vous touche?

J’ai une attirance incroyable pour ce pays. Mais en même temps, c’est un endroit tellement dense que parfois je sature et qu’il me bloque.

Comment vous y êtes-vous déplacé durant vos différents voyages?

En avion, en train, en taxi, en voiture… Dans les villes, je me déplaçais surtout à pied.

Jaipur, Rajasthan, 1976 © Harry Gruyaert/Magnum Photos 

Dans la rue, qu’est ce qui vous a arrêté?

Quelque chose d’excitant visuellement. Quand je travaille, je n’ai pas d’idée préconçue, c’est purement intuitif. C’est aussi une histoire de chance. Ou une histoire de jours. Parfois, vous vous levez le matin, et rien ne fonctionne, vous êtes de mauvaise humeur, et vous n’y arrivez pas. Le lendemain, tout va beaucoup mieux.

Est ce que vous pouvez attendre longtemps une photo?

Il peut m’arriver de revenir dans un endroit qui me plaît particulièrement. A cause des gens, de la foule, de la lumière. Parfois pour essayer de retrouver ce que j’ai raté avant. On veut toujours faire mieux.

Kuli, Rajasthan, 1976 © Harry Gruyaert/Magnum Photos 

Vos images indiennes ont un côté mystérieux, à l’image du pays. Est ce quelque chose que vous avez recherché?

Je ne recherche rien, les choses viennent naturellement. Ce pays provoque une remise en question permanente. Il y a aussi quelque chose d’assez surréaliste là bas.

Elles sont aussi complexes parfois…

Pour un photographe, les foules indiennes sont dingues. Mais j’ai aussi fait des photos complexes à New York ou à Tokyo. J’aime les challenges, être face à une multitude d’éléments, les retrouver dans une composition parfaite. Cela peut partir dans tous les sens, être illisible. Ce n’est pas un exercice facile, et j’espère qu’il y a deux ou trois photos dans le livre qui sont réussies de ce point de vue là.

Calcutta/Kolkata, Bengale-Occidental, 2001 © Harry Gruyaert/Magnum Photos 

On retrouve cette complexité chez Alex Webb, l’un de vos camarades chez Magnum, ou chez d’autres. Est-ce une signature de l’agence?

Une signature? Je ne sais pas ce que cela signifie. J’ai une affinité avec Alex. Mais il a une approche beaucoup plus physique. Il s’approche bien plus des gens que moi. Il recherche une certaine forme de relation, de tension. Moi, je prends plus de distance.

Vous avez aussi ce lien avec lui parce que, comme vous, il est un coloriste…

Effectivement, quand je suis entré à Magnum, c’était l'un des rares, avec Miguel Rio Branco, qui travaillait en couleur et dont je me sentais proche. A l’époque, les autres photographes travaillaient surtout en noir et blanc.

Manori, Maharashtra, 1986 © Harry Gruyaert/Magnum Photos 

L’Inde est un pays qui évolue vite, surtout ces dernières années.

Tout à fait. J’aurais d’ailleurs pu faire un tout autre livre sur l’Inde d’aujourd’hui. En photographiant la modernité des grandes villes. J’ai quelques images, mais je ne les ai pas intégrées car elles étaient trop différentes. La réaction des Indiens face aux photographes a d’ailleurs aussi beaucoup changé. Avant ils n’avaient pas l’habitude de voir un appareil photo, alors tout le monde s’empressait de poser devant moi. Aujourd’hui, cela n’a plus rien à voir.

Avez-vous rencontré des gens qui vous ont particulièrement marqués?

Non, pas vraiment. En général, je ne parle pas trop aux gens quand je fais des photos.

Bombay/Mumbai, Maharashtra, 1985 © Harry Gruyaert/Magnum Photos 

Avez-vous un endroit préféré en Inde?

Calcutta. A l’époque où j’ai photographié ses rues, la ville était si polluée, sale et misérable qu’on avait envie de partir en courant. Quand on regardait les gens, qui n’avaient rien, mais absolument rien, et qui avaient ce grand sourire, on se demandait: mais comment font-ils? C’est une vraie leçon de vie.

Est ce que c’est aussi un message du livre, de toucher le lecteur sur la société indienne, la condition des Indiens?

Je n’ai aucun message à faire passer. Je montre ce que je vois. En fait, je travaille d’abord pour moi. Pour être content de moi. Après, que les gens soient heureux en regardant mes photos, j’en suis ravi. Mais ce n’est pas un but. Je ne pense jamais à la façon dont mes photographies vont être reçues.

Pushkar, Rajasthan, 1976  © Harry Gruyaert/Magnum Photos 

Propos recueillis par Jonas Cuénin

Jonas Cuénin est le directeur éditorial de Blind et l’ancien rédacteur en chef des magazines L’Oeil de la Photographie et Camera.

 

Harry Gruyaert, India
Publié par Atelier EXB
208 pages - 45€
Livre disponible ici.

 

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