Durant quinze ans, Michael von Graffenried a documenté le quotidien de New Bern, en Caroline du Nord. Un projet au long cours publié ce printemps aux éditions Steidl, à découvrir les 19 et 20 mai prochains au nouvel Espace MVG à Paris.

Our Town © Michael von Graffenried

New Bern ressemble à de nombreuses petites villes des Etats-Unis. Les enfants jouent sur les pelouses proprettes de zones pavillonnaires, la communauté se retrouve à la messe, certains collectionnent les armes, les militaires sont loués pour leur héroïsme, et les trafics rongent les quartiers pauvres. Un quotidien somme toute ordinaire dans lequel nous plonge Our Town, publié chez Steidl. Pourtant, au fil des images panoramiques de Michael von Graffenried, une impression étrange s’installe. La ville de 30 000 habitants compte plus de 30% de Noirs, mais on observe peu de mixité sur les clichés.

« Blancs et Noirs ont chacun leurs églises, leurs restaurants et ainsi de suite, explique le photographe suisse. Le seul lieu où ils sont obligés de se côtoyer, c’est le lycée. » Entre 2006 et 2020, Michael von Graffenried a appris à connaître cette localité qui vit principalement de deux bases de Marines toutes proches et du tourisme. Pour comprendre ce qui l’a amené à New Bern, il faut remonter en 1710, date de la fondation de la ville par un Bernois dénommé… Christoph von Graffenried. Près de 300 ans plus tard, le lien de parenté entre le fondateur de New Bern et le photographe intéresse l’organisation Swiss Roots dans le cadre d’une campagne montrant aux Américains que la Suisse n’est pas que le pays du secret bancaire et des polémiques qui l’entourent. « J’ai d’abord refusé. Je ne souhaitais pas mêler ces histoires familiales à mon travail. Puis j’ai réalisé que cela pourrait me servir de clé d’entrée pour voir ce qui se passait dans l’Amérique de George W. Bush, tant décriée chez nous à l’époque. »

Our Town © Michael von Graffenried
Our Town © Michael von Graffenried

Michael von Graffenried effectue quatre voyages en deux ans avec la garantie d’une liberté de création totale. En 2007, lors du vernissage de l’exposition dévoilant le fruit de son travail aux habitants, le photographe né en 1957 réalise que l’assistance, majoritairement blanche, n’apprécie pas ce qu’il montre de leur ville. « Ils pensaient que mes images serviraient à “vendre” leur ville. Mais je ne montrais que la réalité, analyse Michael von Graffenried. Je photographie ce que tout le monde peut observer, mais les gens zappent ce qu’ils ne veulent pas voir. On a accusé mes photos d’être racistes. Pendant deux mois, elles ont créé la polémique dans le journal local… sans jamais être publiées car elles n’étaient pas “suitable for families” ! » Il décide alors de continuer le projet et de s’immerger plus encore dans New Bern.

« J’ai compris que c’était comme s’il y avait deux villes. Il fallait que je rentre dans la partie africaine-américaine. » Il se rend un dimanche dans l’une des églises noires. Seul Blanc de l’assemblée, sa présence est remarquée. « Le prêtre est venu me parler puis, pendant l’office, il m’a fait venir devant pour que j’explique mon projet. J’ai raconté mon travail, comment je photographiais la ville depuis deux ans mais que je ne pensais pas avoir tout vu. A ce moment, ils ont commencé à sourire, ils ont compris ce que je voulais dire. » Que ce soit en Amérique, en Europe ou en Afrique, les travaux de Michael von Graffenried ont en commun de montrer sans fard ni affectation ceux qu’on ne voit pas et leur quotidien. Les portes de la New Bern africaine-américaine s’ouvrent finalement grâce à Taurence, un colosse débonnaire. L’homme est un pilier de la communauté, connu de tous, à la fois entraîneur, travailleur social et conseiller d’orientation pour une jeunesse que la pauvreté pousse parfois vers le crime et la drogue. Michael von Graffenried arpente la ville à ses côtés lors de ses nombreux séjours.

Our Town © Michael von Graffenried
Our Town © Michael von Graffenried

En 2020, le projet de publication se précise. Pour y mettre le point final, Michael von Graffenried parvient à obtenir un visa l’autorisant à voyager malgré les restrictions liées au Covid. En octobre, trois semaines avant la fin des élections, il retrouve un Taurence changé. « Je l’ai senti plus sûr de lui, moins réservé, comme libéré. » Une transformation que le Suisse impute à la vague de contestation née de la mort de George Floyd, le 25 mai 2020, et portée par le mouvement Black Lives Matter. « Cela a fait bouger New Bern, s’enthousiasme Michael von Graffenried. Pour la première fois, on a commencé à parler des problèmes qui restaient sous le tapis. Pour la première fois depuis sa création, il y a eu une manifestation ! Elle comptait plus de 300 personnes sur une population de 30 000 habitants, c’est énorme ! »

Il est encore trop tôt pour savoir si cela agira en profondeur, mais le photographe espère que ses photos pourront aider certains à enfin percevoir ce qui se joue dans leur ville, comme dans tant d’autres aux Etats-Unis et ailleurs. Une épiphanie pour laquelle Michael von Graffenried ne compte que sur la force de ses images. En dehors d’une brève introduction, Our Town ne compte aucun texte, rien qui pourrait détourner l’attention des photos. New Bern y apparaît peut-être divisée mais il s’en dégage également quelque chose de très universel, une profonde humanité aux accents d’espoir.

 

Par Laure Etienne

Laure Etienne est une journaliste basée à Paris, ancienne membre de la rédaction de Polka et ARTE.

 

Our Town, de Michael von Graffenried, Steidl, 240 pp., 45€. En anglais.

Présentation et signature du livre les 19 et 20 mai 2021, de 10h à 18h, à l’Espace MVG au sein de la galerie Esther Woerdehoff, 36, rue Falguière, 75015 Paris.

 

Our Town © Michael von Graffenried
Our Town © Michael von Graffenried
Our Town © Michael von Graffenried
Our Town © Michael von Graffenried
Our Town © Michael von Graffenried
Our Town © Michael von Graffenried

 

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