Carrie Mae Weems et Diane Arbus ont toutes deux redéfini la photographie, à leur manière. L’exposition « Diane Arbus, par Carrie Mae Weems » explore le travail commun de ces deux artistes américaines.

Carrie Mae Weems, Matera, de la série « Roaming » series, 2006, NY © Carrie Mae Weems. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Jack Shainman Gallery, New York

« Le plus important, c’est d’être conscient qu’on ne sait rien. On est toujours en train de chercher sa voie. » Diane Arbus nous invite ainsi à reconnaître que nos vies ou nos destinées nous échappent en partie, et qu’il nous faut découvrir le monde en acceptant de ne pas tout saisir. Une telle sagesse exige de nous d'être réceptif à ce que nous pouvons découvrir de nouveau au quotidien.

À la fois incroyablement précise et sujette aux « accidents », la photographie illustre parfaitement ce principe: malgré nos desseins, il reste toujours une place pour une nouvelle interprétation des choses qui nous entourent. C'est ainsi que les artistes explorent à travers le portrait nos particularités physiques et psychologiques.

Diane Arbus, Woman making a kissy face, Sammy's Bowery Follies, N.Y.C. 1958 © La succession de Diane Arbus
© Carrie Mae Weems. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Jack Shainman, New York, NY

Pour Diane Arbus et Carrie Mae Weems, la photographie a surtout été un moyen de mettre en lumière l'existence de communautés marginalisées, voire effacées de l’histoire de l’art occidental. Que ce soit au travers de photographies documentaires ou de mises en scène, les photographes américaines ont toutes deux réalisé des portraits tendres, réfléchis et sincères, en lien avec des problématiques d’identité, de genre et d’appartenance ethnique, au cœur de l’Amérique contemporaine.

Conversations intimistes

La nouvelle exposition « Diane Arbus, réalisée par Carrie Mae Weems », à San Francisco, s’associe au tout nouvel ouvrage Carrie Mae Weems pour lever le voile sur les espaces où leur pratiques convergent et divergent, tout en s'intéressant à leur travail du portrait, dans les instants de contemplation qu’il nous propose.

Carrie Mae Weems, Untitled (Woman and Daughter with Makeup), from the Kitchen Table Series, 1990 ©

Dans le livre, au cours d’une conversation avec la conservatrice Kimberly Drew, Carrie Mae Weems évoque alors la dynamique d’une série de scènes de la vie quotidienne, la série « The Kitchen Table », dans laquelle la photographe elle-même apparaît. Elle raconte qu’un jour, alors qu’elle enseigne au Hampshire College, elle demande à ses étudiants de réaliser un portrait de quelqu’un d’autre, puis d’eux-mêmes, dans le but d’examiner les liens entre sujets.

En examinant leur travail, elle s’aperçoit que les hommes se photographient de face, les femmes de côté, en se cachant derrière leurs cheveux, et que les Afro-Américains sont largement absents de l’exercice. Décelant tout le potentiel de ce vide, elle commence à prendre des photos tous les jours, déterminée à rendre compte de la vie de la communauté noire, la sienne qui plus est.

Diane Arbus, Black boy, Washington Square Park, N.Y.C. 1965 © La succession de Diane Arbus
© Carrie Mae Weems. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Jack Shainman Gallery, New York, NY

« Je me suis intéressée au regard posé sur les femmes au cinéma, au théâtre et en photographie », explique Weems à Drew dans le livre Carrie Mae Weems. « J’avais besoin d’explorer les notions de représentation et de système. Dans la narration, j’ai tenté de déconstruire les systèmes de propriété privée, ceux des relations qui nous aliènent et nous rendent complices de notre propre victimisation, ou encore ceux qui parviennent à nous libérer. Je souhaitais comprendre la complexité des relations humaines. J’ai voulu effectuer ce travail car il s’agit là de quelque chose d’universel. »

Entre artistes

Carrie Mae Weems fait remarquer qu’il a fallu une trentaine d’années pour que la série « The Kitchen Table » soit correctement contextualisée. « En matière d’histoire, d’histoire de l’art et de critique, l’écriture n’a pas suivi le rythme de l’art et a vraiment pris du retard », explique-t-elle.

C'est probablement ce qui fait toute la profondeur de l’exposition bouleversante élaborée par Weems à partir des photographies de Diane Arbus. Oon y perçoit leur affinité, née de leur passion commune de rendre visible ce qui a été effacé. L’artiste et la curatrice déroulent une conversation entre initiées. L’une comme l’autre savent ce que signifie le fait de tenir un appareil photo, de rendre compte au monde entier, et de créer une série d’images agissant à la fois comme art et objet d’art.

 

Par Miss Rosen

Miss Rosen est une journaliste basée à New York. Elle écrit sur l'art, la photographie et la culture. Son travail a été publié dans des livres, des magazines, notamment Time, Vogue, Aperture, et Vice.

 

Diane Arbus, par Carrie Mae Weems, jusqu’au 13 août 2021, Fraenkel Gallery, 49 Geary St #450, San Francisco, CA 94108, USA. Plus d’informations ici.

Carrie Mae Weems, édité par Sarah Elizabeth Lewis, publié chez MIT Press, $45,00. Disponible ici.

 

Diane Arbus, Woman with eyeliner, N.Y.C. 1967 © La succession Diane Arbus
Diane Arbus, Kenneth Hall, the new Mr. New York City, at a physique contest, N.Y.C. 1959 © La succession Diane Arbus

 

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