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À l’automne 1963, alors que les lois Jim Crow vont bientôt être abolies aux États-Unis, deux groupes de photographes noirs de Harlem se rassemblent pour créer l’atelier Kamoinge, dont le nom est emprunté à la langue Kikuyu et signifie « groupe de personnes agissant ensemble ». À ce jour, aucun autre collectif similaire n’a fait preuve d’une aussi grande longévité. La structure permet à des photographes professionnels tels que Roy DeCaravaAdger Cowans et Louis H. Draper de soutenir et d’encourager des talents émergents, à une époque où les artistes afro-américains sont systématiquement écartés des sphères artistiques.

Véritable institution de l’autorité, de la fortune et du prestige, le monde de l’art reflète et entretient le caractère d’exclusion instauré par la culture dominante qu’il dessert. Les travaux d’artistes noirs et les représentations des vies afro-américaines n’apparaissent que rarement sur les murs des musées et galeries. En l’absence de structures telles que celles qui financent d’innombrables artistes masculins et blancs, il appartient donc aux artistes eux-même de créer et soutenir des espaces permettant de faire évoluer les styles et les approches artistiques de leurs communautés.

Beuford Smith, Two Bass Hit, Lower East Side, 1972. Virginia Museum of Fine Arts © Beuford Smith/Césaire

Au lieu de se ranger du côté de l’individualisme farouche prôné par le président américain Hoover, les membres du Kamoinge misent sur le groupe. Tous les dimanches, Roy DeCarava, Adger Cowans et Louis H. Draper se rassemblent aux côtés des fondateurs. Il s’agit de James Ray Francis, Herman Howard, Earl James, Anthony Barboza, Calvin Mercer, Beuford Smith, Herb Randall, Albert Fennar, Shawn Walker, James Mannas et plus tard, Ming Smith. S’ensuivent des échanges endiablés autour de l’art, de la photographie, du cinéma, de la musique et de la littérature, ainsi que des critiques approfondies de leur œuvres. « On se retrouvait chez l’un d’entre nous, et nous sommes devenus une famille », se souvient Shawn Walker.

Sans bénéficier du moindre soutien, les membres du Kamoinge se forgent un chemin et sur les soixante années de leur parcours, forment le collectif de photographes le plus durable de toute l’histoire. Le monde de l’art perpétuant malgré tout sa pratique d’exclusion, ce n’est que maintenant que les travaux du collectif sont mis à l’honneur, grâce à un événement majeur, l’exposition itinérante Working Together: The Photographers of the Kamoinge Workshop.

Herb Robinson, Brother & Sister, 1973. Whitney Museum of American Art, New York © Herb Robinson

« L’artiste noir n’a pas le même regard sur le monde »

Jeunes, talentueux, et noirs

« Mon sentiment, c’est que par rapport à un artiste euro-américain, l’artiste noir n’a pas le même regard sur le monde » , explique Roy DeCarava lors d’un entretien en 1990. « Sa motivation n’est pas la même. Pour lui, il s’agit tout du moins de survivre en tant qu’Américain. Au-delà de ça, il s’agit de liberté. » 

Les membres du Kamoinge usent de leurs appareils comme des musiciens de jazz jouent de leurs instruments. Ils font naître une nouvelle façon de raconter l’Amérique noire, une histoire qui ne peut se dire que de l’intérieur, en regardant vers l’extérieur. Le catalogue de l’exposition reprend les paroles de Louis H. Draper, pour qui les membres du Kamoinge s’attachent avant tout à « décrire nos vies comme nous seuls pouvions le faire. C’était notre histoire à nous. Nous avons décidé de créer des images de notre communauté qui transmettaient la vérité de ce que nous vivions, pour contredire les mensonges véhiculés par les publications conventionnelles. »

Au sein du collectif, les artistes s’attachent à maintenir leur approche individualiste du rôle et des responsabilités des artistes noirs, refusant toute démarche de chapelle. Au lieu de se conformer à un style unique comme nombre de collectifs artistiques, ils se vouent à un but partagé, celui d’améliorer la visibilité des artistes noirs et de protéger la liberté d’expression d’une pensée créative.

Albert Fennar, Salt Pile, 1971 © Miya Fennar and The Albert R. Fennar Archive

La galerie de Strivers Row

Élaboré en 1955 par Roy DeCarava avec le poète Langston Hughes, le livre The Sweet Flypaper of Life devient un ouvrage de référence en matière de représentation de la vie noire-américaine. Premier président du collectif, Roy DeCarava s’attache à convaincre chacun que la photographie est un art, bien avant que l’univers artistique ne le reconnaisse.

Après son départ en 1965, la lutte continue, et la Kamoinge Gallery fait son ouverture la même année, dans une maison brownstone de Strivers Row, l’un des quartiers les plus illustres de Harlem. La galerie ne tiendra qu’un an, mais le collectif met ce temps à profit, organisant deux expositions de groupe, « Theme Black » et « The Negro Woman ».

Adger Cowans, Footsteps, 1960. Virginia Museum of Fine Arts © Adger Cowans

On y tient également des séances de critique et des conférences autour de la photographie, et les réactions en chaîne contribuent au rayonnement de l’influence du Kamoinge dans l’univers de l’art : Louis H. Draper invite Langston Hughes à faire une intervention. À son tour, ce dernier appelle son ami Henri Cartier-Bresson à venir débattre. Impressionné par l’entretien, celui-ci fait venir l’éditeur du magazine Camera, Romeo E. Martinez, qui organise la publication d’un article de 23 pages consacré au Kamoinge pour le numéro de juillet 1966.

Après la fermeture de la galerie, Kamoinge se met en quête de nouveaux espaces pour présenter les œuvres, et des expositions sont organisées en 1972 au Studio Museum de Harlem, puis à l’International Center for Photography, à l’occasion de son ouverture en 1974. Malgré ces premiers engagements, le collectif ne fera pas d’autre exposition de groupe avant le début des années 1990.

Ming Smith, America seen through Stars and Stripes, New York City, New York, printed ca. 1976.
​​​​​​ Virginia Museum of Fine Arts © Ming Smith

Rare, vrai et libre

« Alors qu’il opérait dans une arène pétrie de négation, le Kamoinge Workshop s’est principalement formé dans une atmosphère d’espérance et non de désespoir », déclare Louis H. Draper. C’est une attitude qui a bien servi ses membres, déterminés à exprimer leurs rêves.

En 1969, Beuford Smith a l’idée de créer l’événement The Black Photographers Annual, pour mettre en avant le travail du collectif et répondre au Popular Photography Annual, qui à l’époque publie presque exclusivement les œuvres d’artistes blancs. Pour soutenir cet effort, les membres versent une contribution de 12 dollars et en 1973, Beuford Smith lance le premier tome d’une anthologie en quatre volumes, qui sera publiée jusqu’en 1980.

Shawn Walker (b. 1940), Easter Sunday, Harlem (125th Street), 1972.
​​​​Whitney Museum of American Art, New York © Shawn Walker

« C'est un livre rare », écrit Toni Morrison dans sa préface au tome 1. « C’est également un livre de vérité. Il plane au-dessus de la matrice de la vie noire, prend sa visée, et fait exploser nos sensibilités. Il nous raconte ce que nous avons oublié, nous amène à voir des choses nouvelles au creux de vies anciennes, et d’anciennes vérités au sein de nouveaux phénomènes. Non seulement c’est un livre de vérité, mais c’est également un livre de liberté. En aucun cas il ne dessert un courant sophistiqué édicté par Madison Avenue. Cette association est le produit de ses créateurs et de ses contributeurs. Ce projet est rare, vrai et libre, et c’est la plus belle des louanges possibles. N’est-ce pas là tout le propos de l’art ? Et n’est-ce pas là ce qui fait de nous ce que nous sommes ? »

Par Miss Rosen

Miss Rosen est journaliste spécialisée en art, photographie et culture, et vit à New York. Ses écrits ont été publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.

Anthony Barboza (b. 1944), Kamoinge Members, 1973. Whitney Museum of American Art, New York © Anthony Barboza

 

Working Together: The Photographers of the Kamoinge Workshop
Au Whitney Museum of American Art
Jusqu’au 28 mars 2021

Livre publié par le Virginia Museum of Fine Arts, distribué par Duke University Press
Disponible ici.

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