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Les portraits intimes et confinés de Rania Matar

Les portraits intimes et confinés de Rania Matar

Pour illustrer la pandémie de COVID 19, Rania Matar a trouvé un moyen de vaincre l’isolement général : réaliser des portraits, par la fenêtre, de ses voisins confinés.

Lorsque la pandémie de COVID-19 s’est déclarée, il y a près d’un an, nous avons été contraints de modifier notre rapport au monde. Face à la menace permanente d’une infection, nombreux sont ceux qui ont choisi de s’isoler, malgré les conséquences physiques et psychologiques que l’on connait. Nous ne savons pas quand cette crise se terminera, et beaucoup d’entre nous repensent leur vie quotidienne pour maintenir un semblant d’équilibre, dans un monde où tout devient de plus en plus incertain.

Pour la photographe libano-palestino-americaine Rania Matar, la pandémie représente un changement radical, dans sa vie personnelle comme professionnelle. À travers ses portraits, elle aborde les problèmes de la xénophobie et de l’islamophobie, cette opposition entre « eux et nous » qui a envahi les médias après les événements du 11 septembre. De nature extravertie, profondément douée pour établir un contact chaleureux et intime avec ses sujets, Rania Matar utilise son appareil comme une arme contre la propagande chauvine et la peur ignorante, et révèle ainsi l’humanité cachée sous la surface des choses.

© Rania Matar

En 2018, Rania Matar a reçu une bourse de la fondation John Simon Guggenheim Memorial pour réaliser la série She, qui sera publiée en juin prochain par Radius Books. Ces dernières années, elle a parcouru le monde pour faire des portraits d’adolescentes et de jeunes femmes aux Etats-Unis et au Moyen-Orient. En mars 2020, lorsque la pandémie de COVID-19 s’est déclarée, elle a mis ses voyages entre parenthèses et dû trouvé une autre façon de travailler. 

Cultiver son jardin

Durant les premières semaines de confinement, les quatre enfants adultes de Rania Matar et deux de ses cousins sont rentrés dans le berceau familial. Ils habitent et travaillent dorénavant dans la maison que l’artiste partage avec son mari, à Brookline, dans le Massachussets. Avec huit adultes à la maison, Rania Matar se retrouvait souvent en cuisine, à préparer les repas. Un jour qu’elle regardait par la fenêtre, elle a remarqué une voisine qui en faisait de même. Bien qu’elles aient été loin l’une de l’autre, et séparées par des vitres, Rania Matar a senti qu’elles partageaient un même désir : celui de communiquer.

© Rania Matar

Consciente de notre solitude à tous, elle a eu l’idée de poster sur Instagram le portrait d’une personne à sa fenêtre, proposant à tous ceux qui vivaient à moins de 30 minutes en voiture de chez elle de se faire photographier. L’initiative a eu un large écho, en raison du désir de transgresser les frontières imposées par une situation tragique, et Rania Matar s’est rapidement mise à parcourir en voiture le Massachusetts, où elle a réalisé des portraits poignants présentés dans l’exposition intitulée On Either Side of the Window: Portraits During COVID-19.

« Je conduisais jusqu’à chez eux, et il se passait quelque chose de beau : j’ai constaté que ces gens avaient du temps et étaient avides de communiquer – et je l’étais aussi », dit Rania Matar. « J’aime ce qui est intime, et je me suis dit : ‘Comment réaliser une image intime, malgré cette frontière entre nous ?’ Il suffisait de prendre son temps. »

© Rania Matar

« Il y avait quelque chose de beau dans ce besoin de créer des liens. »

Se lier à distance

« Les premières prises de vue ont été une expérience, je ne savais pas vraiment où j’allais », dit Rania Matar. Mais elle a rapidement repéré des constantes qui émergeaient au fil de ce travail.

« Certaines des premières photos manquaient d’énergie, car personne ne s’habillait. Les gens se montraient en pyjama – mais ils s’impliquaient tous dans le projet et m’accordaient du temps. Au début, ils ne quittaient pas leurs maisons, et déposaient de petits cadeaux devant ma porte. Un homme m’a laissé un tableau; une femme, des cailloux où étaient écrits les mots Courage et Merci. Quelqu’un m’a laissé des chocolats. Il y avait quelque chose de beau dans ce besoin de créer des liens. Ils y tenaient, et cela été très touchant pour moi », se souvient-elle.

© Rania Matar

« Je passais une heure avec chaque personne avant la prise de vue. Parfois, je les ai photographiées derrière la vitre, ce qui donne une texture à l’image et ajoute au caractère pictural. On peut voir les changements de saison, ce qui indique que le temps passe. Au fur et à mesure, les gens ont commencé à s’habiller pour la photo. J’avais l’impression d’assister à une performance, et que la fenêtre était une sorte de scène. Elle délimitait un espace où je les laissais libres de faire de qu’ils voulaient. » 

© Rania Matar

Le cycle de la vie

Cette série a été une révélation à plus d’un titre. Rania Matar a reçu un message d’un homme qu’elle avait perdu de vue il y a plusieurs années. Le fils de son ancienne baby-sitter, qui jouait avec ses enfants lorsqu’ils étaient petits. Ils avaient perdu contact, mais se sont retrouvés grâce à ce projet, lorsqu’il a invité Rania Matar à photographier sa femme, enceinte de huit mois, au travers de sa fenêtre.

« C’était de belles retrouvailles. C’est un homme, à présent, un père! », dit Matar, ajoutant qu’elle avait encore été invitée à photographier la famille après l’accouchement, puis à Noël. Le thème du brossage de cheveux établit un lien temporel entre les images. Dans la première, ce sont ses propres cheveux que brosse la femme, tandis que dans la deuxième, elle brosse ceux du bébé auquel elle donne le sein. Enfin, dans la troisième, un détail a fait la joie de Rania Matar, cette petite brosse rose que la mère utilise pour coiffer son enfant.

« Ce projet m’a aidé à garder toute ma tête. J’ai beaucoup d’énergie et j’aime la compagnie des autres. C’était vraiment libérateur et revigorant pour moi. J’ai rencontré une multitude de gens, et  j’ai pu renouer avec d’autres que j’aimais, mais avec lesquels je n’avais plus de contacts », dit-elle.

© Rania Matar

Rania Matar se rappelle soudain d’une carte qu’elle a reçue de l’un de ses modèles, et la cherche pour nous la montrer. « Elle m’a écrit : ‘Merci pour tout ce que vous avez fait pour nous. Vous avez saisi le moment le plus important de notre vie, et je ne saurais trop vous en remercier. Nous sommes ravis que vous ayez votre place dans la vie de notre fille’ », cite-t-elle.

« Ce projet m’a fait réaliser que nous sommes tous très occupés, et que nous avons oublié quelque chose d’essentiel. Il serait bon de ralentir le rythme. Les liens sont importants. J’ai découvert une lueur d’espoir. »

Par Miss Rosen

Miss Rosen est journaliste spécialisée en art, photographie et culture, et vit à New York. Ses écrits ont été publiés dans des livres, des magazines et des sites web, dont Time, Vogue, Artsy, Aperture, Dazed et Vice, entre autres.

© Rania Matar

Rania Matar: On Either Side of the Window – Portraits During COVID-19
20 février – 9 mai, 2021
Cornell Fine Arts Museum at Rollins College
1000 Holt Avenue-2765 Winter Park, FL 32789

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