Le photographe français offre l’opportunité aux visiteurs des Rencontres d’Arles d’approcher le quotidien des Nord-Coréens. Une série captivante présentée dans une exposition en plein air : « République populaire démocratique de Corée. Portraits ».

Stéphan Gladieu, Portraits de Nord-Coréens, Corée du Nord, Pyongyang, juin 2017. Une famille pose dans le zoo central de Pyongyang © Stéphan Gladieu. Avec l’aimable autorisation de School Gallery / Olivier Castaing

En usine ou dans la rue, au zoo ou chez le médecin, seuls, en famille ou en groupe, trente-et-un portraits de Nord-Coréens toisent avec fierté les visiteurs du Jardin d’été à Arles. Les hommes semblent comme au garde à vous dans leurs costumes dont on ne sait pas bien si ce sont des uniformes ou des habits de travail, la tenue fétiche des puissants Kim à la tête du pays depuis 1948. Les femmes arborent également souvent l’uniforme, mais l’on surprend plus souvent un sourire. Les enfants sont aussi sérieux que les adultes. 

Au cours de cinq voyages réalisés en trois ans, Stéphan Gladieu a tâché d’approcher les habitants de ce pays autarcique. « Dans les médias, quand on évoque la Corée du Nord, on parle de régime totalitaire, de la dynastie des Kim, d’arme nucléaire mais on n’entend jamais parler de la population. Il y a 25 millions de personnes qui vivent là-bas, mais on n’a pas le souci de savoir comment elles vivent réellement et quelles pourraient être les perspectives pour elles. C’est plus le pays en lui-même, et la bizarrerie qu’il représente, qui attire l’attention et fascine. Pour moi, c’était essentiel de me focaliser sur le peuple. »

Stéphan Gladieu, Portraits de Nord-Coréens, Corée du Nord, Pyongyang, octobre 2017. Une agricultrice travaillant à la ferme coopérative de Sariwon © Stéphan Gladieu. Avec l’aimable autorisation de School Gallery / Olivier Castaing

En Corée du Nord, il était impossible pour Stéphan Gladieu de se déplacer à sa guise et sans escorte. Cette surveillance de tous les instants a en partie conditionné l’aspect pris par la série. « J’ai écarté l’idée du reportage puisque ce sont des accompagnants choisis par les autorités qui me guidaient, acceptaient ou non de m’emmener dans certains endroits, servaient d’interprètes. Ils avaient une emprise, un impact réel sur la production photographique. D’où la proposition d’une série plus artistique. » Pendant ses voyages, Stéphan Gladieu a appris à composer, à négocier avec ses accompagnateurs, les mêmes tout au long du projet, pour offrir le panorama le plus large possible de la société nord-coréenne. Souvent, il s’est heurté au refus. « J’ai eu énormément de mal à photographier des personnes âgées ou handicapées. On le sent au niveau du projet, la tranche d’âge est assez resserrée. Il y a chez les Nord-Coréens une relation très forte à l’esthétique, à la perfection. Je n’ai pas pu photographier de chantier de construction. Pas parce que c’est sensible, mais parce que le bâtiment n’était pas terminé donc pas montrable. »

Le photographe a aussi fait le choix de jouer avec les codes de l’iconographie typique de la propagande nord-coréenne en surjouant l’aspect d’icône que possèdent ces images, notamment en utilisant le flash pour faire ressortir le sujet du fond. Tant et si bien qu’on se demande parfois si ce n’est pas un photomontage. Une impression nourrie par l’aspect à la fois kitsch, vieillot et bizarrement hors du temps des lieux et tenues. « Il y a cette dualité entre le réel et l’irréel, on ne sait pas bien où est la frontière, on le ressent beaucoup là-bas, ce côté surréaliste. Mais c’est la réalité que vous voyez sur les photos ! Ils sont véritablement habillés comme ça, ils évoluent vraiment dans ce cadre totalement théâtralisé. »

Stéphan Gladieu, Portraits de Nord-Coréens, Corée du Nord, Pyongyang, octobre 2017. Le Dr. Ri Su Rim examinant Mlle Yu Hyang Suk à l’usine textile de Zhenghsu Pyongyang. L’usine textile de Zhenghsu Pyongyang est la plus grande usine textile de Corée du Nord, employant 8500 personnes, dont 80 % de femmes © Stéphan Gladieu. Avec l’aimable autorisation de School Gallery / Olivier Castaing

Malgré les contraintes, Stéphan Gladieu a su se ménager un espace de liberté en jouant sur l’association entre le fond et les personnages. Cette liberté lui a aussi été offerte par les différences culturelles profondes entre lui et ses guides nord-coréens. « On n’a aucun référents sociaux, historiques, religieux ou picturaux communs donc la lecture de l’image n’est pas du tout la même. Je sais qu’on n’a jamais perçu les mêmes choses. Et c’est ça qui est fou. Je n’ai donc pas subi de contrôle de mes images puisqu’eux ne voyaient jamais ce que je voyais moi. L’inverse est vrai aussi, je ne sais pas non plus ce qu’eux percevaient de mes images qui leur a permis d’accepter que j’aille jusqu’au bout. Ça reste un mystère pour moi. Mais il y a forcément une part qui leur plaît et qui correspond au regard qu’ils portent sur eux-mêmes. Ce qui rajoute une dose de réalisme à mon travail. » Un réalisme qui fait de ces images fascinantes autant de témoignages de la vie sous la dynastie des Kim à la fin des années 2010. 

 

Par Laure Etienne

Laure Etienne est une journaliste basée à Paris, ancienne membre de la rédaction de Polka et ARTE.

 

« République populaire démocratique de Corée. Portraits », exposition en plein air de Stéphan Gladieu au Jardin d’été jusqu’au 26 septembre, dans le cadre des Rencontres de la photographie d’Arles. Plus d'informations ici.

 

Stéphan Gladieu, Portraits de Nord-Coréens, Corée du Nord, Pyongyang, juin 2018. Kim Yun Gyong, Han Sol Gyong, Kim Won Gyong, Kang Sun Hwa et Kong Su Hyang au cinéma 3D du SCI Tech Complex © Stéphan Gladieu. Avec l’aimable autorisation de School Gallery / Olivier Castaing

 

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