Parution de Sasuke, où comment le photographe japonais, félinophile autoproclamé, bouleverse la vision des félins domestiques en devenant lui-même un mistigri. 

Extrait de Masahisa Fukase, Sasuke (Atelier EXB, 2021) © Archives Masahisa Fukase

Même en cas d’allergie féline, ce livre de Masahisa Fukase (1934-2012) est intéressant. Pourquoi ? Parce qu’il montre deux choses essentielles : le lien affectif, voire mystique, d’un photographe avec son sujet, ici, deux chats nommés Sasuke et Momoe ; l’extraordinaire inventivité des minets susnommés et leurs prouesses, sauts en hauteur, élongations vertigineuses, siestes interminables. Sans oublier leurs capacités à se fondre dans n’importe quel décor, y compris les cimetières, et à faire face à tout obstacle, naturellement. 

Cependant, Sasuke, titre de ce livre édité par l’Atelier EXB, n’est pas destiné qu’aux félinophiles. S’y dévoile, entre les cabrioles, quelque chose de moins monolithique et de plus personnel. Quelque chose d’intime qui s’apparente à une métamorphose si l’on en croit Fukase lui-même, hilare face à ce miroir en mouvement : « J’étais si souvent à plat ventre pour me placer à hauteur de chat que j’en suis devenu un. Quel plaisir de prendre en photographie ces deux créatures adorées en train de batifoler jour après jour. Le charme gracieux des chats me captivait. Je voyais mon reflet dans leurs yeux. Je voulais photographier l’amour que j’y percevais. En quelque sorte, il s’agit d’autoportraits plus que d’images de Sasuke et Momo. »

Extrait de Masahisa Fukase, Sasuke (Atelier EXB, 2021) © Archives Masahisa Fukase
Extrait de Masahisa Fukase, Sasuke (Atelier EXB, 2021) © Archives Masahisa Fukase

Tout est dit ou presque de Masahisa Fukase et de sa manière de photographier à l’arrache, ici les chats, là les corbeaux qui ont fait sa réputation (notamment grâce à un livre-culte publié en 1986 par Sokyusha, The Solitude of Ravens, réalisé sur son île natale, Hokkaido). Ou, autre exemple, sa femme Yoko (divorce en 1976), ravie quasiment en continu, étrangement, comme si elle n’existait qu’à travers l’objectif.

C’est ce débordement continu qui donne sa place au photographe japonais, lequel ne cherche pas à minauder avec l’appareil-photo, bien au contraire. Il s’agit pour lui de se jeter dans l’expérience comme jadis Etienne-Jules Marey (1830-1904) lançait son chat dans l’air du temps. 

Extrait de Masahisa Fukase, Sasuke (Atelier EXB, 2021) © Archives Masahisa Fukase
Extrait de Masahisa Fukase, Sasuke (Atelier EXB, 2021) © Archives Masahisa Fukase

Preuve de cette frénésie expérimentale, une kyrielle de bâillements, où Fukase traque Sasuke. « Mais comme il bâille uniquement après un petit somme, je devais le coucher, régler mon appareil pendant qu’il s’endormait, puis le réveiller, prêt à actionner le déclencheur. Sasuke n’appréciait vraiment pas. Au bout d’un mois environ de ce travail ciblé, j’avais une quantité prodigieuse de bâillements. » Ce qui transforme à son tour le chat en vampire moustachu, dents en avant et langue pendante, comme en écho prémonitoire à cette série, Berobero, où Fukase touche la langue de plus de soixante-dix personnes croisées dans un des bars de Shinjuku, à Tokyo. Examinant ainsi, écrit Tomo Kosuga, directeur des archives de Masahisa Fukase, dans une postface réfléchie, « le sens du toucher dans la photographie. (…) L’expression d’un chat qui bâille ressemble curieusement à celle des personnes dont Fukase touche la langue dans Berobero. Dans quelle mesure les bâillements de Sasuke lui ont inspiré son travail sur les possibilités haptiques de la photographie, il est impossible de le savoir. » 

La photographie comme une étude possible du toucher, bien vu ! 

 

Par Brigitte Ollier

Brigitte Ollier est une journaliste basée à Paris. Elle a travaillé durant plus de 30 ans au journal Libération, où elle a créé la rubrique « Photographie », et elle a écrit plusieurs livres sur quelques photographes mémorables.

 

Sasuke, Masahisa Fukase, Atelier EXB, 192 pp., 45€. Textes de Masahisa Fukase et de Tomo Kosuga. Le livre est aussi disponible en version anglaise. Cliquez ici pour en savoir plus sur Masahisa Fukase.

Voir aussi :
Les livres de photographes japonais, 1960-1980, par Ryuichi Kaneko et Ivan Vartanian, Seuil, 2009. 
Je suis un chat de Natsume Sôseki (Connaissance de l’Orient/ Gallimard/ Unesco), traduit du japonais par Jean Cholley. Ou comment connaître les secrets, moustaches et autres, du « chat le plus doué du Japon ».

 

Extrait de Masahisa Fukase, Sasuke (Atelier EXB, 2021) © Archives Masahisa Fukase
Extrait de Masahisa Fukase, Sasuke (Atelier EXB, 2021) © Archives Masahisa Fukase
Extrait de Masahisa Fukase, Sasuke (Atelier EXB, 2021) © Archives Masahisa Fukase

 

Lire aussi : Eric Baratay : « Choupette symbolise à l’extrême une tendance »

 

Article précédent Article suivant